"Les Algériens se mobilisent quand ils ont conscience des effets de leur vote"

L'Algérie a voté jeudi pour élire ses députés. Hasni Abidi, spécialiste du monde arabe et méditerranéen, décrypte les enjeux de ces législatives sur fond de "printemps arabe".

Des Algériennes attendent de voter pour les législatives dans un bureau d\'Alger, le 10 mai 2012. 
Des Algériennes attendent de voter pour les législatives dans un bureau d'Alger, le 10 mai 2012.  (FAROUK BATICHE / AFP)

L'Algérie vote jeudi 10 mai pour élire ses députés. Les résultats sont attendus vendredi, mais les chiffres de la participation devraient être connus dans la soirée. Pour ce scrutin, le régime craint une abstention record, notamment de la part des jeunes. Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève, décrypte les enjeux de ces législatives sur fond de "printemps arabe".

FTVi : Les Algériens ont la réputation d'être apolitiques, et ils sont nombreux à afficher une certaine indifférence vis-à-vis de ce scrutin législatif...

Hasni Abidi :  Historiquement, la participation n'a jamais été pharaonique en Algérie. Mais ce n'est pas que les Algériens soient apolitiques, c'est que leur intérêt dépend des enjeux des élections. La participation a été massive pour des scrutins clés. La population se mobilise seulement quand elle a conscience des effets de son vote.

Les Algériens n'ont pas de désintérêt pour la politique, mais pour la politique à la sauce algérienne. Ils ne se reconnaissent pas dans la plupart des partis actuels et pensent que ces législatives ne changeront pas la donne, que ce scrutin joue davantage le rôle d'un premier tour de présidentielle.

De nombreux appels au boycott ont été notamment postés sur les réseaux sociaux, et le régime craint une abstention record. Comment expliquez-vous cela ?

Il y a une vraie dichotomie entre la classe dirigeante et la "vraie" société algérienne, déconnectée de la classe politique. En outre, le projet social de cette dernière n'a pas réussi à séduire les jeunes de moins de 35 ans, qui représentent 70% de la population, d'où les nombreux appels au boycott sur les réseaux sociaux.

Le régime craint l'abstention, pour deux raisons. D'abord, parce qu'il s'agit des premières élections depuis le "printemps arabe" qui a touché les pays voisins, et ensuite parce que ce sont les dernières du mandat d'Abdelaziz Bouteflika. Or, le président aimerait bien pouvoir dire qu'il a fini son mandat dans les règles. Une forte participation servirait de caution au régime.

Même le chef historique du Front islamique du salut (FIS) a appelé au boycott. Or, même si les Algériens ne se reconnaissent plus dans le FIS et que celui-ci souffre d'un manque de cohésion, le pouvoir a peur que la population n'écoute ce mouvement.

Justement, on a vu l'arrivée au pouvoir des islamistes dans les pays concernés par les révolutions arabes. L'Algérie peut-elle suivre la même voie ?

Le scénario d'une arrivée massive des islamistes à l'Assemblée est peu probable. D'abord parce que la loi électorale a adopté un système à la proportionnelle, qui ne permet donc pas d'obtenir la majorité parlementaire. Si les islamistes arrivent en tête, ils devront constituer une coalition avec d'autres partis politiques.

Par ailleurs, les islamistes ont été domestiqués par le pouvoir en place. Leur discours n'est pas un discours de rupture. Ils n'ont donc pas le pouvoir d'attraction que peuvent avoir Ennahda ou les Frères musulmans en Tunisie et en Egypte. Et puis la montée islamiste post-révolution dans ces pays ne leur profite pas. Il y a donc de fortes chances que la majorité soit reconduite.

On a cru à un effet domino au moment où ces pays se sont soulevés, en 2011. Le régime de Bouteflika peut-il craindre un "printemps algérien" ?

L'Algérie n'est pas à l'abri d'une révolution. Mais en Tunisie et en Egypte, le déclencheur a été économique. Or, dès les premiers signes de mécontentement des jeunes Algériens, le pouvoir a sorti de l'argent pour acheter la paix sociale et gagner du temps.

Mais cette population est sensible au discours de ses aînés qui ont connu la révolte de 1988, puis la décennie noire de l'Algérie, avec la guerre civile et le terrorisme. Les Algériens restent traumatisés par cette période, suivie de lendemains peu réjouissants. Ils ne veulent pas que ça recommence.

En outre, il y a une certaine prudence : l'évolution post-révolution dans les pays voisins comme la Tunisie, l'Egypte et la Libye n'est pas engageante. Les médias algériens le savent, et s'en servent comme d'un repoussoir, ce qui refroidit les ardeurs des jeunes à sortir dans la rue.