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Egypte : pour la première fois dans le Sinaï, des guides touristiques sont des femmes

Article rédigé par Laurent Filippi
France Télévisions
Publié Mis à jour

La photojournaliste Nariman El-Mofty de l'agence de presse AP a accompagné des randonneuses venues du monde entier pour une marche à travers les paysages montagneux et accidentés du sud du Sinaï. Mais cette fois, les quatre guides étaient des bédouines. Une véritable révolution pour ces tribus nomades profondément conservatrices.

Nariman El-Mofty est une Canadienne d’origine égyptienne, photojournaliste et éditrice de photos. Elle travaille à l'Associated Press pour le Moyen-Orient. Et a remporté (avec Maggie Michael, journaliste d’investigation à AP) le Prix Pulitzer 2019 dans la catégorie Reportage international pour sa couverture exceptionnelle du conflit au Yémen.

Voici 15 photos de son reportage en Egypte prises les 30 et 31 mars 2019.

Depuis la révolution égyptienne, survenue en janvier 2011, le nord de la péninsule du Sinaï a vu se développer des conflits liés aux jihadistes du groupe Etat islamique. Même si la violence est restée loin du sud de cette région, les stations touristiques se sont vidées peu à peu. (SIPA/AP/NARIMAN EL-MOFTY)
Le gouvernement a alors proposé de nombreuses initiatives pour relancer les stations balnéaires et les safaris dans le désert, mais les bédouins du sud se sont plaints d'en être exclus. En 2015, un projet, Le Sentier du Sinaï (une piste entre le Golfe d'Aqaba et le Mont Sainte-Catherine), est alors mis en place pour relancer le tourisme et générer des revenus pour ces tribus. (SIPA/AP/NARIMAN EL-MOFTY)
"En 2016, nous avions trois tribus participantes et 220 km de chemins de randonnée. Aujourd’hui, nous avons huit tribus et 550 km", explique Ben Hoffler, cofondateur britannique du Sentier du Sinaï à l'AP. (SIPA/AP/NARIMAN EL-MOFTY)
Depuis, entre 2016 et 2018, le nombre de marcheurs y a été multiplié par dix, pour atteindre un millier de personnes. Les randonneurs peuvent marcher à travers déserts et montagnes pendant 42 jours. Les huit tribus se partagent le marché. Mais tous les guides sont alors des hommes. (SIPA/AP/NARIMAN EL-MOFTY)
Pour y remédier, Ben Hoffler qui vit en Egypte depuis plus de dix ans a décidé d'impliquer aussi les femmes, une révolution auprès de ces tribus très conservatrices. "Comment pouvons-nous être crédibles d'appeler cela le Sentier du Sinaï si les femmes ne sont pas impliquées?" déclare-t-il. (SIPA/AP/NARIMAN EL-MOFTY)
Les guides bédouins masculins partent loin de chez eux, mais les femmes qui restent proches de leurs villages ont acquis une connaissance exceptionnelle des montagnes environnantes. Elles connaissent les noms et les propriétés de chaque plantes et herbes locales, l'histoire et les légendes de cette région. (SIPA/AP/NARIMAN EL-MOFTY)
Pourtant, après plusieurs années à essayer de convaincre les familles d'accepter des femmes comme guides, toutes les tribus à l'exception des Hamada ont rejeté cette idée. Les femmes ne travaillent presque jamais à l'extérieur de la maison et rencontrent très rarement des étrangers. (SIPA/AP/NARIMAN EL-MOFTY)
Mais les Hamada à Wadi Sahu, une étroite vallée du désert, sont l'une des tribus les plus petites, les plus anciennes et les plus pauvres de la région. Les hommes quittent souvent le village pour trouver du travail, soit dans des stations balnéaires, soit dans des mines plus au sud. (SIPA/AP/NARIMAN EL-MOFTY)
Ces bédouins vivent dans de petites maisons en béton loin des centres touristiques situés eux le long de la côte de la mer Rouge ou à proximité du célèbre monastère Sainte-Catherine. L'électricité dans le village ne fonctionne pas plus de cinq heures par jour et l'eau n'est pas courante. (SIPA/AP/NARIMAN EL-MOFTY)
Pour qu'une femme puisse devenir guide, certaines conditions ont été cependant posées. Les touristes doivent être uniquement des femmes, la randonnée ne doit durer qu'une journée et le groupe doit retourner obligatoirement avant le coucher du soleil dans le village. (SIPA/AP/NARIMAN EL-MOFTY)
Les organisateurs demandent également aux visiteurs de ne photographier les guides que lorsqu'elles portent un voile intégral sur le visage. (SIPA/AP/NARIMAN EL-MOFTY)
A la fin de l'excursion, les touristes se sont rendues chez Oum Yasser, la première femme à être devenue guide. Agée de 47 ans, elle raconte aux visiteurs avoir commencé la randonnée dès son enfance et connaître les montagnes et la vallée par cœur. Les touristes l'ont questionnée aussi sur la vie dans le village, le mariage et le divorce. Des jeunes filles bédouines se sont associées au groupe et ont parlé de leurs souhaits de devenir guides. (SIPA/AP/NARIMAN EL-MOFTY)
Oum Yasser a déclaré : "C'est contre notre culture, mais les femmes ont besoin d'emplois. (…) Les gens vont se moquer de nous, mais je m'en fiche. Je suis une femme forte. Il n'y a pas de honte à travailler. Ça me rend forte." Elle ajoute : "Nous avons besoin de couvertures, de vêtements pour les enfants, de machines à laver, de réfrigérateurs, de livres pour l'école. (…) d’argent pour aider nos familles à subvenir à leurs besoins vitaux." (SIPA/AP/NARIMAN EL-MOFTY)
Pour Julie Paterson, une animatrice du Sentier du Sinaï, cette excursion avec une femme guide fera date dans l'histoire des bédouins. Un vieil homme d'une tribu voisine, les Aligat, a déclaré que le projet de guides était un grand pas en avant pour les femmes. "Si une femme veut travailler, elle devrait avoir le droit de le faire. (…) Beaucoup d'hommes disent non, que la place d'une femme est à la maison. Mais j'en ai marre de cette idéologie. Elle est un être humain." (SIPA/AP/NARIMAN EL-MOFTY)
Grâce à son audace et ses convictions, Oum Yasser a pu ainsi convaincre les familles de Oum Soliman, Aïcha et Selima de les laisser travailler comme guides. (SIPA/AP/NARIMAN EL-MOFTY)

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