Egypte. "La révolution de 2011 était pleine d'espoir, il ne reste que de la colère"

Deux ans après la chute d'Hosni Moubarak, le pays désormais dirigé par les Frères musulmans s'embrase à nouveau. L'analyse de Sophie Pommier, chargée de cours à Sciences Po.

Un manifestant se protège des gaz lacrymogènes, près de la place Tahrir, au Caire (Egypte), le 28 janvier 2013.
Un manifestant se protège des gaz lacrymogènes, près de la place Tahrir, au Caire (Egypte), le 28 janvier 2013. (KHALED DESOUKI / AFP)

Deux ans après la chute d'Hosni Moubarak, l'Egypte, désormais dirigée par les Frères musulmans, s'embrase à nouveau et s'enfonce dans la crise politique. Ces derniers jours, des affrontements ont fait plus de 50 morts, surtout à Port-Saïd, sur la rive occidentale du canal de Suez, et l'opposition appelle à de nouvelles manifestations, vendredi 1er février. Pour comprendre la situation, francetv info a interrogé Sophie Pommier, chargée de cours à Sciences Po et directrice du cabinet de conseil Méroé.

Francetv info : Comment expliquer cette nouvelle flambée de violence ?

Sophie Pommier : C'est la conjonction de plusieurs paramètres. Il y a d'abord un terreau : la déception par rapport aux attentes de la révolution. Une déception politique, car les opposants de Mohamed Morsi [le président égyptien] refusent de voir les Frères musulmans s'arroger tous les pouvoirs. Et une déception économique, car la crise s'aggrave et l'Egypte est presque en faillite. A cela s'ajoutent les 2 ans de la révolution, qui sont un rendez-vous pour l'opposition, et le jugement du massacre du stade de Port-Saïd [21 supporters du club de football de Port-Saïd ont été condamnés à mort pour avoir déclenché des émeutes, le 1er février 2012, qui ont fait près de 80 morts et des centaines de blessés].

Des correspondants de presse sur place évoquent la présence de black blocs dans les manifestations…

Le pays compte des milliers de jeunes en déshérence, qui saisissent toutes les occasions pour s'en prendre aux forces de l'ordre. Il y a les "ultras", des supporters de foot. Ils étaient du "bon côté" lors de la révolution en 2011, mais peuvent avoir des comportements limites. Par ailleurs, il y a environ 700 000 "enfants des rues" en Egypte,  dont certains ont basculé dans la délinquance. Quant aux black blocs, il est difficile de savoir si ce sont vraiment des anarchistes organisés, structurés, ou si ce sont ces mêmes jeunes Egyptiens "borderline" qui avancent désormais masqués et habillés de noir.

Quel rôle joue à présent l'armée ?

L'armée égyptienne est parvenue à montrer qu'elle était indispensable. L'Etat ménage les militaires. La nouvelle constitution soustrait le budget militaire au contrôle du Parlement, deux sous-marins ultra modernes viennent d’être achetés à l’Allemagne alors que le pays s’enfonce dans la crise économique, etc. Comme le pouvoir des Frères musulmans ne s'est pas attelé à reconstruire l'appareil policier, il est obligé de recourir à l'armée pour maintenir l'ordre en période de troubles. Mais je pense que l'armée n'a pas franchement envie de reprendre les rênes, sauf risque grave de déstabilisation. Elle peut en revanche exercer une certaine pression sur l'Etat.

Quelle est la stratégie des Frères musulmans ?

Ils vont essayer de tenir jusqu'aux élections législatives, prévues au printemps. L'Etat est presque en faillite et compte sur l'aide internationale. Le pouvoir attend un prêt du FMI (Fonds monétaire international) de 4,8 milliards de dollars, qui déclenchera d'autres aides, de l'Union européenne notamment. Mais le FMI exige en contrepartie l'assainissement des finances du pays, qui passe par des mesures impopulaires. Les Frères musulmans sont coincés. Pour tenir jusqu'au printemps, ils mènent une campagne en faveur des pauvres, qui constituent la base de leur électorat, en distribuant des vivres par exemple.

L'opposition est-elle organisée ?

Non, le Front du salut national (FSN) n'est pas structuré. Il rassemble des sensibilités très différentes et chacun parle en son nom. De plus, ils n'ont aucun sens politique. Ils critiquent le pouvoir, menacent de boycotter les élections, sans apporter de propositions. Ils s'enferment dans une stratégie contreproductive et cela contribue au mal-être de la population, qui ne voit plus d’alternative.

Est-ce le début d'une nouvelle révolution ?

La révolution de 2011 était porteuse d'espoir. Cette fois, le mouvement, violent, est chargé de désespoir. Les manifestants ne souhaitent ni le retour de l'ancien régime, ni donner le pouvoir à l'armée, ni aux Frères musulmans. Et les libéraux sont aujourd'hui incapables de gouverner. Il ne reste que de la colère.