Le Maroc veut légaliser le cannabis thérapeutique

Le royaume table sur le "développement soutenu" du marché mondial du cannabis médical, avec des prévisions de croissance moyenne annuelle de l'ordre de 60% en Europe. 

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Un agriculteur masqué marche dans un champ de cannabis près de la ville de Ketama, dans le nord du Rif au Maroc, le 12 septembre 2017. (FADEL SENNA / AFP)

Le Maroc, premier producteur mondial de haschich, se prépare à légaliser l'usage thérapeutique du cannabis, avec un cadre juridique destiné à permettre à l'Etat de valoriser une culture lucrative actuellement aux mains des trafiquants. Le conseil de gouvernement a adopté, jeudi 11 mars, un projet de loi sur "les usages licites du cannabis", autorisant un usage "médical, cosmétique et industriel". Le texte qui doit encore être validé par le Parlement ne concerne pas le cannabis "récréatif", toujours prohibé. Le but est de "reconvertir les cultures illicites destructrices de l'environnement en activités légales durables et génératrices de valeur et d'emploi", selon le texte. 

"C'est la fin d'un tabou politique, l'aboutissement d'une dynamique lancée il y a une dizaine d'années au plus haut niveau de l'Etat"

Khaled Mouna, sociologue

à l'AFP

"Savoir-faire ancestral des agriculteurs" 

L'enjeu est de taille pour ce pays d'Afrique du Nord classé premier producteur mondial de résine de cannabis (haschich) par l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) dans son rapport 2020. Bien supérieurs aux estimations de ce rapport – 47 500 hectares en 2018 , les chiffres officiels dévoilés cette semaine à Rabat font état de "55 000 hectares cultivés en 2019". "De l'avis des experts, les atouts du royaume en la matière sont pour le moins indéniables : un écosystème propice, la proximité du marché européen en plein essor et un savoir-faire ancestral des agriculteurs", selon l'agence officielle MAP. Il suffit de se promener sur les routes du Rif, dans le nord du pays, pour voir de vastes étendues de champs soigneusement cultivés et irrigués, en toute illégalité.

"Sur le plan pratique, ce n'est pas compliqué, il suffit d'utiliser des semences adaptées et les planter à la prochaine saison (si la loi est votée dans les temps)"

Ismaïl Azza, botaniste

à l'AFP

Réputation de "la marocaine"

Les données officielles ne dévoilent pas la production actuelle qui s'élève, selon une étude publiée en 2020 par le réseau indépendant Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée, à plus de 700 tonnes par an pour une valeur de 23 milliards de dollars (environ 19 milliards d'euros). Le projet de loi prévoit de créer une "agence de régulation" chargée de "développer un circuit agricole et industriel" et de contrôler toute la "chaîne de production", de l'importation des semences jusqu'à la commercialisation – avec "périmètres règlementaires", "coopératives d'agriculteurs autorisés", "plants certifiés" et contrôle des teneurs en THC, la principale molécule psychoactive du cannabis. La région de "Ketama qui a toujours fait la réputation de 'la marocaine', comme est surnommée la résine de cannabis à l'étranger, devrait forcément figurer dans la liste des zones autorisées", prédit le site semi-officiel 360.ma.

Europe, "marché cible"

Le Maroc table sur le "développement soutenu" du marché mondial du cannabis médical, avec des prévisions de croissance moyenne annuelle de l'ordre de 60% en Europe, son "marché cible", selon une note du ministère de l'Intérieur. Les professionnels estiment à un milliard de dollars (0,8 milliard d'euros) le marché du cannabis légal en Europe. Mais "tout retard pris dans la mise en œuvre du projet pourrait se traduire par des risques de perte des opportunités économiques (...) au profit de pays concurrents", avertit l'Agence nationale de presse (MAP). Le projet de loi a été présenté "moins de trois mois après la décision des Nations unies de retirer le cannabis de la liste des drogues les plus dangereuses", débloquant ainsi l'usage thérapeutique de cette plante psychoactive, souligne Khaled Mouna.

Retombées économiques

Jusqu'à présent, les petits cultivateurs du Nord ne profitaient guère de la manne puisqu'ils touchaient "4% du chiffre d'affaires final dans le circuit illégal" contre potentiellement "12% dans le marché légal", selon l'agence officielle MAP. Traditionnellement cultivé depuis des siècles, autorisé sous le protectorat français, interdit en 1954 mais toléré depuis, le "kif" fait vivre entre 80 000 et 120 000 familles, selon les estimations. "La structuration sociale s’est faite de la manière suivante : au départ, le cannabis était présent dans quelques communes marocaines, et il y avait un débat sur sa consommation en tant que stupéfiant. Par la suite, cette plante a commencé à être utilisée en masse en Europe comme psychotrope, et le seul pays qui pouvait fournir l'Europe et qui avait une histoire dans le domaine était le Maroc. A partir de là, on est passé d’une dizaine de communes, à une cinquantaine, puis à un pic de 95 à 100 communes, au début des années 2000, qui produisaient du cannabis dans le Nord", explique Khalid Ben Omar, ancien directeur de stratégie et de planification à l'Agence pour la promotion et le développement du Nord (APDN), à Medias24

Tensions politiques

Le projet de loi ne fait pas l'unanimité au sein du parti Justice et Développement (PJD, islamiste) qui dirige la coalition gouvernementale : l'ancien chef du PJD, Abdelilah Benkirane, figure politique emblématique, a annoncé le "gel de son adhésion" au parti sur sa page Facebook, quelques heures après le feu vert du conseil de gouvernement. Approché par les hauts dirigeants du PJD pour assouplir sa position, il reste inflexible. "Ma position est toujours la même et je ne reculerai pas", dit-il à Yabiladi.

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