"Kongo" : "L'apôtre Médard est une sorte de Casque bleu mystique", explique le cinéaste Hadrien La Vapeur

"Kongo", documentaire signé par Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav, est une fenêtre sur l'univers des Ngunzas, ces guérisseurs traditionnels que l'on retrouve au Congo, en Afrique centrale.

Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Afrique
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 11 min.
Photo du film "Kongo", d'Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav. (PYRAMIDE FILMS)

L'église familiale de l'apôtre Médard est un lieu insolite. Des gens viennent s'y faire libérer d'esprits malins qui les entravent. Quand il les capture, le guérisseur traditionnel – désigné sous le terme Ngunza au Congo –, les enferme dans des petites bouteilles. Mais sa pratique va être remise en cause par un tribunal qui l'accuse de pratiquer de la magie noire. "Je libère les âmes et je ne tue pas les gens", plaide l'apôtre Médard qui estime d'ailleurs que la sorcellerie, contre laquelle il lutte, est une entrave au développement de son pays, le Congo. 

"Nos morts ne sont pas morts", estime Médard en paraphrasant le célébre poème du Sénégalais Birago Diop. Dans la nouvelle épreuve qui est la sienne, le Ngunza compte bien s'appuyer sur ses soutiens de toujours, les esprits. Il met déjà à contribution ceux de ses ancêtres entre autres et en particulier sa mère, qu'il prie pour vivre mieux, car guérir les gens n'est pas une activité très lucrative. 

Tout en nous donnant à voir la pratique quoditienne de Médard, qui tutoie un monde dont les codes ne sont pas accessibles à tous, Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav n'ont pas renoncé à leur esprit cartésien et à la rationnalité. C'est d'ailleurs ce qui fait la force de leur œuvre dont sirènes et ancêtres figurent au générique. Les cinéastes ont réussi à produire, au-delà de cette immersion mystique et spirituelle, un documentaire qui prend des allures d'enquête policière. Se mêle également à l'histoire du charismatique et flegmatique apôtre Médard et de tous ses patients, l'histoire d'un pays qui voit son écosystème bouleversé par des projets économiques. Ainsi, des projets d'extraction chinois viennent perturber des lieux qui sont considérés comme sacrés par les populations autochtones. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'un documentaire soulève cette question sur le continent. Entretien avec le réalisateur Hadrien La Vapeur. 

Franceinfo Afrique : parlez-moi de ce tribunal un peu spécial qui va juger l'apôtre Médard, votre héros, pour ses pratiques mystiques. 

Hadrien La Vapeur : c'est un tribunal coutumier. Il y en a deux à Brazzaville (la capitale du Congo, NDLR). Il fonctionne depuis des millénaires et gère les affaires coutumières, mais 90% des cas traités sont liés à la sorcellerie. Les juges de ce tribunal sont des médiums

Dans le documentaire, l'apôtre Médard a une licence officielle pour exercer en tant que guérisseur traditionnel...

Il faut une licence nécessaire pour son église, parce que c'est un hôpital spirituel. Il y a un culte le dimanche, comme chez les catholiques, mais toute la semaine il reçoit des malades qu'il guérit...

Cela ressemble à du synchrétisme religieux, où les pratiques ancestrales se mêlent à celles héritées de la colonisation. Mais en même temps, Médard recommande à l'un de ses patients de s'en référer plus aux ancêtres qu'aux saints chrétiens...

Ce n'est pas tout à fait du synchrétisme. Médard est un guérisseur, mais ce n'est pas lui qui guérit directement. C'est un médium, un intermédiaire qui va demander à des esprits avec lesquels il travaille d'aller enlever le mauvais sort jeté à un malade. Il travaille avec une vingtaine d'esprits auxquels il a ajouté Jésus. Il a récupéré l'esprit de guérison de Jésus, mais ce n'est pas du catholicisme. Il a synchrétisé avec Jésus, mais c'est juste l'un des esprits avec lesquels il travaille. Médard s'appuie ainsi beaucoup sur celui de sa mère (Médard explique qu'il a hérité des pouvoirs de sa mère quand il avait deux ans et qu'elle dirige son église baptisée Mizeitis Mia Kongo), avec qui il a un lien très fort, avec les esprits de ses ancêtres et des esprits de la nature, comme les sirènes, par exemple. Dans sa malette de secouriste, pour utiliser une métaphore, Médard s'adresse à un esprit en particulier selon la maladie. 

Tout en étant intéressé par ce monde spirituel, vous avez tenté d'avoir une approche rationnelle pour parler de l'irrationnel. Comment avez-vous abordé ce documentaire ?

Cette réalité congolaise est tellement lointaine de nous et peut paraître tellement irrationnelle qu'il fallait que nous (avec son co-réalisateur Corto Vaclav) soyons très concrets dans notre récit cinématographique. Nous avons vraiment pensé au spectateur à qui on demande en 1h10 de faire le chemin que nous avons mis six ans à faire. 

Comment est né votre intérêt pour ce monde mystique ?

J'avais déjà ça en moi, mais je n'en étais pas tout à fait conscient. Quand vous êtes artiste, d'une certaine manière, j'étais déjà dans une religion que l'on appelle le cinéma. On va à une projection, c'est comme un temple ! On communie avec l'œuvre, l'imaginaire du réalisateur. J'avais déjà un rapport très sacré avec ce médium qu'est le cinéma. J'étais au Brésil et je me suis retrouvé dans une cérémonie de Santo Daime, une religion brésilienne qui fonctionne avec une boisson, l'Ayahuasca. Une boisson que j'ai bue, comme tout le monde, parce que je pensais être à une fête et que le breuvage n'allait rien me faire. Mais tout d'un coup, il s'est produit un cataclysme à l'intérieur de moi et j'ai eu des visions. C'est une vraie expérience, ce n'est pas une hallucination. Avec cette boisson, vous pouvez presque dire que vous voyez les esprits. A partir du moment où je les ai vus, j'ai su qu'ils étaient là. Il y a une date dans ma vie, c'est le 27 mars 2009 où cette expérience très forte s'est produite. J'ai su qu'il y avait un autre monde qui existait et je voulais en savoir plus parce que je suis de nature curieuse. J'ai continué ces cérémonies au Brésil et je me suis intéressé à d'autres choses. Comme je devais me rendre au Congo pour y travailler comme cameraman, je suis allé voir ces gens qui communiquaient avec les esprits les Ngunzas, et de là est né le désir de faire ce film. 

Et comme pour tout film, vous avez fait un casting. Pourquoi votre choix s'est-il porté sur l'apôtre Médard ?

Ce qui est drôle, c'est l'aspect très technique lié au fait de caster quelqu'un pour un film et le mot "apôtre" qui est un terme spirituel. Quand vous voulez faire un film, il faut un personnage et comme la première personne que j'avais choisie était morte, il fallait trouver quelqu'un d'autre. Je suis parti à la recherche d'une autre église Ngunza pour faire ce documentaire et c'est une forme de casting. Quand on est arrivés chez Médard, c'était une évidence. Nous avons su, en quelques secondes, que c'était lui. Il n'y a pas eu de doute. 

Vous avez obtenu de Médard qu'il soit transparent dans sa pratique mystique, ce qui n'est pas évident a priori. Comment avez-vous réussi à le convaincre ?

Il fallait que le spectateur rentre dans l'esprit de Médard. Par la voix off et le cinéma, on peut s'approcher de lui. Il fallait le rendre transparent parce que quand vous faites un film, il y a une sorte de contrat avec le spectateur. Si Médard était fuyant, le spectateur le percevrait automatiquement. En outre, je trouve que Médard est très beau à filmer. Il est cinégénique, extrêmement naturel, il est ouvert à la caméra, il prend bien la lumière... Il y a également le fait que son église soit familiale et qu'elle nous a acceptés tout de suite. Les portes et les gens étaient ouverts. Sur le plan spirituel, nous avons fait des rituels pour obtenir les autorisations nécessaires. 

Parfois, notamment en Afrique, certains ne sont pas toujours respectueux de l'image de leur sujet. Comment avez-vous veillé à préserver le droit à l'image des personnages de votre documentaire, parce que le spectateur entre dans leur intimité 

Il faut une certaine bienveillance quand on filme les gens. Il y a une forte tradition orale en Afrique. Normalement, quand on fait un documentaire, on fait signer des papiers pour le droit à l'image mais là, la parole suffit. Nous avons vécu avec les personnes que l'on voit dans le documentaire. Le fait de filmer c'était juste un petit truc en plus. Nous avons passé beaucoup de temps à recontacter tous les gens qu'on avait filmés et nous sommes en bons termes avec tout le monde.

Le documentaire a-t-il été vu au Congo 

Bien sûr !  Nous avons montré à Médard le film à toutes les étapes. Nous avons fait quelques projections dans l'église pour montrer les images à différents stades. Un fois le film terminé, nous avons organisé une projection en décembre 2019 dans la rue, devant l'église, et là il y avait tout le monde. Il y avait tous les enfants du quartier, 400 personnes ont assisté à la projection. Les gens nous avaient vu tourner, et ils ne comprenaient pas tous, notamment les enfants, ce qu'on faisait. Ils ont pu enfin voir le film et ont mieux compris Médard.

Vous avez tourné sur six ans...

Entre le premier et le dernier tournage, il s'est passé six ans. En septembre 2013, j'ai rencontré Médard et j'ai commencé à tourner. En avril 2019, juste avant Cannes (le film a été sélectionné à l'Acid, section parallèle du Festival, NDLR), j'étais encore à Brazza. Un film, c'est comme un puzzle. Il y a une histoire et des fois, il en manque des morceaux qu'il faut compléter. Nous avons mis beaucoup de temps parce qu'il fallait qu'on raconte une histoire très simple, sa dimension spirituelle étant complexe. Il fallait que le spectateur qui ne connaît pas l'Afrique, qu'il soit occidental ou peu importe, qui ne connaît rien à ce monde-là, puisse suivre ce récit.

Comment travaille-t-on à deux sur ce type de projet ?

C'était mon projet à l'origine. Je cherchais quelqu'un pour le son et c'est ainsi que j'ai rencontré Corto. Nous avons commencé à tourner et cela s'est poursuivi sur une période assez longue et je voyais qu'il portait aussi le film. Je lui ai donc proposé de le signer à deux, mais il ne m'a pas donné son accord tout de suite. Puis, il a finalement accepté. Notre collaboration de réalisation s'est faite petit à petit. Corto s'est greffé sur mon imaginaire cinématographique. C'est vrai que c'est compliqué de faire entrer quelqu'un d'autre dans cettte intimité de cinéma. En même temps, on était obligés d'être deux parce que c'est tellement irrationnel qu'il fallait prendre du recul sur ce qui se passait.

C'est assez fort, la sorcellerie est une réalité. Quand on est arrivé au début au Congo, le sujet nous fascinait, mais on ne savait pas trop, et à force de voir tellement de cas, nous nous sommes rendu compte que c'est un fléau. C'est comme le coronavirus. On ne le voit pas, mais les morts sont là, c'est comme une maladie que l'on ne voit pas, mais il y a des gens qui sont atteints. Il y a la magie noire et la magie blanche. C'est comme les Casques bleus. Ils sont armés comme les militaires et ils peuvent frapper. Mais leur but est de faire de la prévention. Médard, c'est un Casque bleu mystique. Les guérisseurs ont les mêmes armes que les sorciers, autrement ils ne pourraient pas les combattre.

En outre, nous voulions faire une histoire universelle parce que ces entreprises chinoises illustrent la démarche de ces firmes capitalistes qui détruisent la nature. C'est le problème de tout le monde, pas juste de Médard. C'est une métaphore, une fable écologique dont nous sommes très contents d'autant que ce n'est absolument pas prémédité.Très vite, le film est sorti de la guérison.

Quand vous parlez de ce type de projet autour de vous, les gens vous prennent-ils au sérieux ?

Les gens nous prennent pour des gens complètement allumés. Mais la norme, qu'est-ce que c'est ? J'ai l'impression que les gens sont très normaux, beaucoup trop normaux. En France, nous nous sommes quand même coupés de tout ce qui est lié à notre intuition, de notre connexion avec la nature. S'intéresser à ces mondes invisibles peut sembler complèment perché vu de la France, mais ce n'est pas le cas dans d'autres endroits. Il ne faut pas oublier que les 4/5e de la population mondiale croient à la réincarnation. L'Afrique, l'Asie, l'Amérique du Sud... C'est juste nous, en Europe et aux Etats-Unis, qui pensons que ce sont les croyances de gens un peu arriérés. 

Cependant, maintenant que le film est sorti et que des articles paraissent dans les journaux, ils nous prennent beaucoup plus au sérieux. Etrangement. Pourtant, rien n'a changé de notre côté. En même temps, je les comprends parce que c'est un monde qui est à des années-lumière du nôtre, de ce qu'on connaît en France. Ici, on est à l'extrême du rationnalisme et là-bas, au Congo, à l'inverse, on est dans l'irrationnel. La distance entre les deux est importante, mais ce film permet de faire ce voyage entre les deux cultures. 

Kongo de Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav
Avec Apôtre Médard, Bertille Ngonga et Prophète Boudimbou 
Sortie française : 11 mars 2020

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.