Kenya : la paléontologie, discipline scientifique en danger

Le Kenya est l’un des berceaux de l’évolution humaine et chaque année, des milliers de fossiles y sont découverts par des équipes scientifiques venues du monde entier. Mais faute de moyens, le Musée national de Nairobi, où arrivent ces fossiles, a le plus grand mal à s’en occuper…

Le chef du département de paléontologie au Musée national de Nairobi, Job Kibii, présente le 23 mai 2019 des restes du simbakubwa kutokaafrika. Ce redoutable prédateur à la mâchoire très tranchante, vivait au Kenya il y a qualque 23 millions d\'années.
Le chef du département de paléontologie au Musée national de Nairobi, Job Kibii, présente le 23 mai 2019 des restes du simbakubwa kutokaafrika. Ce redoutable prédateur à la mâchoire très tranchante, vivait au Kenya il y a qualque 23 millions d'années. (SIMON MAINA / AFP)

Au fait, c’est quoi, la paléontologie ? C’est la "science des êtres vivants ayant existé au cours des temps géologiques, et qui est fondée sur l’étude des fossiles", répond Le Petit Robert. Des fossiles, le Kenya, qui est l’un des berceaux de l’humanité, en regorge. "Dans la seule section de paléontologie, nous avons plus d'un million d'échantillons", a ainsi expliqué à l’AFP le docteur Job Kibii, en charge du département paléontologie des musées nationaux du Kenya. Lesquels possèdent l’une des plus importantes collections de fossiles au monde. Des trésors que Job Kibii et ses 15 collaborateurs ont les plus grandes difficultés à conserver et à étudier.

Le paléontologue montre ainsi les seuls restes connus du simbakubwa kutokaafrika, gigantesque carnivore préhistorique, "plus grand qu’un ours polaire" 
(National Géographic) et qui pouvait peser jusqu’à 1,5 tonne. La bébête, "prédateur féroce à la mâchoire extrêmement tranchante", a été reconnue comme une nouvelle espèce en avril 2019, faisant les titres de la presse mondiale.

"C'est unique", souligne Job Kibii, en montrant les ossements vieux de 23 millions d'années extraits du plus grand prédateur connu ayant jamais vécu en Afrique. Malgré sa rareté, ce genre de fossiles, découvert il y a fort longtemps, n’a cependant pas pu être étudié. Les restes du simbakubwa kutokaafrika ont ainsi été découverts il y a 40 ans dans l'ouest du Kenya, puis rangés dans un tiroir. Avant de sombrer dans l'oubli.

Peu de place…

Autre problème : les collections du Musée national de Nairobi s’agrandissent sans cesse. Avec des fouilles entreprises très régulièrement dans tout le pays par des équipes du monde entier, entre 7000 et 10.000 nouveaux fossiles arrivent au laboratoire chaque année. Car la loi kényane prévoit que les fossiles découverts dans le pays doivent être remis à l’établissement pour y être classés, enregistrés et entreposés.

Mais les moyens ne suivent pas. Et l'aile principale du musée a peu changé depuis que le légendaire paléontologue kényan Louis Leakey a commencé à y empiler ses découvertes au début des années 1960.

Un système manuel de classification est encore utilisé pour trouver un fossile spécifique au milieu de centaines de milliers d’autres. Et si aucun expert n'est là pour identifier l’un d’entre eux, il peut facilement être mal classifié.

Le responsable du départemen de paléontologie du Musée national de Nairobi, Job Kibii, montre différents fossiles de crocodiles dans les collections de l\'établissement le 23 mai 2019.
Le responsable du départemen de paléontologie du Musée national de Nairobi, Job Kibii, montre différents fossiles de crocodiles dans les collections de l'établissement le 23 mai 2019. (SIMON MAINA / AFP)

Par ailleurs, le musée manque cruellement d’espace. Des crânes géants d'anciens crocodiles tentent de se faire une place aux côtés d'une espèce disparue de girafe à cornes. Non loin, les défenses démesurées d'un éléphant primitif occupent une large place. Même les rebords de fenêtres regorgent des restes fossilisés de toutes sortes d’étranges créatures.

Dans certains cas, les vieux reliquats sont envoyés vers la "zone d'attente", où des éléments qui n'ont pas pu être identifiés gisent dans des boîtes en carton. Dans ce contexte, des tonnes de spécimens, dont certains trouvés dans les années 1980, n’ont pu être ni examinés ni classés. "Il y a, sans le moindre doute, des espèces qui attendent encore d'être découvertes", pense Job Kibii. Un sort qu’a connu le simbakubwa kutokaafrika. D'abord considéré comme appartenant à la famille des hyènes, il a été archivé dans une salle annexe. Et personne ne l'a plus étudié jusqu'à ce que des chercheurs américains tombent dessus par hasard.

… peu de spécialistes, peu de ressources

L’établissement muséographique manque cruellement de spécialistes et de ressources. Le Kenya ne compte ainsi que sept paléontologues, dont Job Kibii. Celui-ci a étudié en Afrique du Sud car son domaine de recherche n'était alors pas enseigné dans son pays. Des lacunes d’autant plus incompréhensibles que le Kenya est l’un des berceaux de l'évolution humaine. "99% des gens qui travaillent ici sont étrangers", souligne le directeur des collections du musée, Francis Muchemi.

Les autorités du pays privilégient la sauvegarde des espèces animales en danger au détriment de la paléontologie, constatent les scientifiques kényans. Avec des arguments du genre : "Les fossiles sont restés sous terre pendant des millions d'années". Sous-entendu : "Pourquoi ont-ils donc besoin d’être sauvés et de quoi voulez-vous les sauver ?" 

AFP TV - Céline Clery