Bolewa Sabourin ou la danse au service des femmes au Congo

Danser pour guérir : c'est l'objectif du projet Re-Création by Loba, qui oeuvre auprès des femmes victimes de violences sexuelles en République Démocratique du Congo. Aux côtés du gynécologue Denis Mukwege, le jeune danseur Bolewa Sabourin met son art au service de la transformation sociale.

L\'association Loba au Centre Pompidou à Paris en juin 2017.
L'association Loba au Centre Pompidou à Paris en juin 2017. (Christian Baillet)

«La danse, c’est mon fil conducteur. C’est ma psychothérapie, mon art de vivre, ma manière de penser, d’aimer, d’être aimé. Aujourd’hui, c’est ma manière d’être utile».

C’est avec nonchalance que Bolewa Sabourin décrit sa passion première, celle qui est aujourd’hui devenue son occupation professionnelle mais qu’il admet évoquer rarement tant «elle est intrinsèque à [lui]-même». À 33 ans, il est co-fondateur, avec son ami William Njaboum, de Re-Création by Loba, un projet de thérapie par la danse pour accompagner des femmes victimes de violences sexuelles en République Démocratique du Congo.

Le projet, porté par l’association fondée par les deux jeunes danseurs en 2008, est parrainé et hébergé par le Dr Mukwege, gynécologue de renom qui «répare» gratuitement, depuis 1996, les victimes de viol par les milices armées qui sévissent dans l’est du Congo.

En 2017, Bolewa Sabourin et William Njaboum se sont rendus à Bukavu, à la rencontre de 150 jeunes femmes soignées à l’hôpital de Panzi. Âgées en moyenne d’à peine 16 ans, elles tentent de revenir de l’horreur qu’elles ont vécue dans une région où le corps des femmes est devenu un terrain de guerre. La danse, dans ce processus de guérison, est une échappatoire, une parenthèse qui leur permet d’oublier, ne serait-ce que quelques minutes, leurs traumatismes.

«Elles n’étaient plus les mêmes après avoir dansé», se remémore Bolewa Sabourin avec Géopolis. «C’était un exutoire, un moment de pur plaisir. Et après, avec le psychologue, elles se confiaient beaucoup plus facilement».

Pas question pourtant de remplacer les thérapeutes qui suivent ces femmes traumatisées : «Mon rôle, c’est simplement de les aider à débloquer des anticorps psychologiques».

Une enfance «chaotique»
La danse comme thérapie, Bolewa Sabourin n’y est pas étranger : la pratique de son art est un îlot de stabilité dans une vie assez mouvementée, parfois «chaotique», comme il l’expliquait dans une conférence donnée en 2017.

Fils d’un danseur congolais et d’une de ses élèves, une Française originaire de La Rochelle, il est envoyé à Kinshasa, auprès de sa grand-mère, à l’âge d’un an. Un «kidnapping», précise-t-il : il ne retrouvera sa mère que dix ans plus tard.

A l'âge de six ans, Il rentre en France auprès de son père «volage». Le choc culturel est difficile à encaisser. Le jeune garçon est trimballé entre Saint-Denis, la Martinique, les 5ème, 15ème et 20ème arrondissements de Paris. Puis, après avoir quitté son père, «ça a été la rue, chez les potes, des squats», et enfin un appartement.

Malgré un échec au baccalauréat, il donne des cours de danse, s’engage dans des associations, travaille à la Mairie de Paris, milite. Mais face à un mal-être grandissant, à la recherche de son identité «métisse culturellement et génétiquement», il décide de retourner au Congo.

«J’étais sans cesse renvoyé à ma couleur de peau», explique-t-il. «Face à ce manque de reconnaissance de ma culture française, je me suis dit : si c’est comme ça, je ne suis plus Français, je suis Congolais».

Il déchante vite : à Kinshasa non plus, il n’est pas perçu comme un «local». Il prend alors la route et, «pour une fois qu’être Noir était une chance», voyage à travers dix pays du continent africain. Sur l’île de Gorée, il est mis face au passé esclavagiste de La Rochelle : «C’est comme si tous mes ancêtres s’étaient réveillés en moi, les Blancs comme les Noirs, mais c’était le début de la paix avec moi-même. On ne peut pas dépasser son passé tant qu’on n’est pas allé jusque dans les recoins les plus obscurs de son histoire».

Un atelier de danse à la fondation Panzi en République Démocratique du Congo, avec le projet Re-Création by Loba, en avril 2017.
Un atelier de danse à la fondation Panzi en République Démocratique du Congo, avec le projet Re-Création by Loba, en avril 2017. (Isabelle Chapuis)

La reconstruction
De retour à Paris, il s’inscrit en master de sciences politiques à la Sorbonne grâce à la validation des acquis d’expérience, se lance dans le sport, le yoga, la danse toujours, apprend à faire la paix avec son identité métissée.

En 2016, assis dans le public d'une conférence du Dr Mukwege à l’Hôtel de Ville, il l’apostrophe : comment un jeune Franco-Congolais, vivant à Paris, pourrait-il l’aider ? À la fin de la conférence, une main se pose sur son épaule : le docteur lui demande de lui proposer un projet.

De cette rencontre fortuite naîtra Re-Création, que le jeune danseur espère aujourd’hui exporter en-dehors du Congo. «Partout dans le monde, se réapproprier son corps, c’est se réapproprier son pouvoir», explique-t-il.

Cette vie mouvementée, Bolewa Sabourin en a aujourd’hui fait une richesse : «Financièrement, je n’ai pas grand-chose. Tout ce que j’ai, c’est mon histoire, ce que j’ai fait». De son voyage à travers l’Afrique, il a tiré un livre à paraître en septembre, co-signé avec le journaliste Balla Fofana. Un pas de plus vers la mise en oeuvre de son leitmotiv : «Fais de ton corps une machine, de ton cerveau une arme, de ton coeur un art, de ta vie une oeuvre».