Coronavirus Covid-19 : l'absence de malades africains recensés sur le continent est une énigme pour les experts

Détection défaillante, facteur climatique ou simple coup de chance ? Les experts s'interrogent sur l'absense de cas africains. 

Médecin de l\'hôpital El-Kettar d\'Alger spécialisé dans la lutte contre les épidémies. Les autorités algériennes ont annoncé, le 25 février 2020, un premier cas de coronavirus, un citoyen italien arrivé dans le pays le 17 février 2020. 
Médecin de l'hôpital El-Kettar d'Alger spécialisé dans la lutte contre les épidémies. Les autorités algériennes ont annoncé, le 25 février 2020, un premier cas de coronavirus, un citoyen italien arrivé dans le pays le 17 février 2020.  (RYAD KRAMDI / AFP)

Facteur climatique, détection défaillante ? L'absence de cas africains détectés n'en finit pas d'interroger, voire d'inquiéter les experts. A ce jour, seules deux personnes ont été officiellement contaminées par le virus Covid-19 sur le continent, une en Egypte, l'autre en Algérie. Aucun décès n'a été constaté. 

En Egypte, il s'agissait d'un touriste étranger. En Algérie, la personne décédée était un ingénieur italien d’une soixantaine d’années, entré dans le pays le 17 février 2020 par le vol Milan-Rome-Alger. L’homme est originaire de la province de Bertonico, en Lombardie, l’une des zones les plus touchées par le virus dans la péninsule. Il travaillait pour la compagnie italienne ENI.

Le fait qu'il n'y ait officiellement que deux cas officiels semble très peu en regard des quelque 3600 recensés au 27 février par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) hors de Chine, dans plus de 45 pays de la planète. Peu de temps après l'apparition du virus, les spécialistes ont pourtant pointé du doigt les risques de propagation de la maladie en Afrique. En raison de ses liens commerciaux intenses avec Pékin et de la faiblesse de ses infrastructures médicales.

Ethiopian Airlines, la plus importante compagnie aérienne africaine, n'a jamais suspendu ses liaisons avec la Chine depuis le début de l'épidémie. Et China Southern vient de reprendre ses vols vers le Kenya. La semaine dernière, l'OMS a même averti que le continent était mal préparé pour faire face à l'épidémie. "Notre principale préoccupation continue d'être le potentiel de dissémination du Covid-19 dans les pays dont les systèmes de santé sont plus précaires", a déclaré son patron, Tedros Adhanom Ghebreyesus, aux ministres de la Santé de l'Union africaine (UA) réunis à Addis Abeba.

Mais malgré de nombreuses alertes, l'épidémie ne semble pas jusque-là se développer sur le continent.

Pourquoi ? Personne ne sait 

Pourquoi ? Les épidémiologistes se perdent en conjectures. "Personne ne sait", avoue le Pr Thumbi Ndung'u, de l'Institut africain de recherche sur la santé à Durban (Afrique du Sud). "Peut-être n'y a-t-il simplement pas tant de déplacements entre l'Afrique et la Chine", avance-t-il. Surtout que les étudiants africains en Chine n’ont pas été rapatriés sur le continent (sauf en Egypte).

Certains avancent la piste d'une possible protection climatique. "Peut-être que le virus ne pousse pas dans l'écosystème africain, on ne sait pas", esquisse le Pr Yazdan Yazdanpanah, chef du service des maladies infectieuses de l'hôpital Bichat à Paris. Une hypothèse rejetée par Pr Rodney Adam, de l'hôpital universitaire Aga Khan de Nairobi (Kenya). "Nous n'avons aucune preuve d'une quelconque influence du climat sur la transmission" du virus, assure-t-il. "A l'heure actuelle, il semble que la vulnérabilité des Africains soit la même que celle des autres, ailleurs".

Il est connu que les virus grippaux résistent rarement à l'arrivée du printemps et de la chaleur. Autre hypothèse d'école : la présence du paludisme en Afrique offrirait une sorte de protection génétique à ce type de virus. On sait aujourd’hui que la chloroquine (nivaquine) est efficace en laboratoire contre le covid-19. Mais aucune étude ne vient valider cette supposition.

De possibles ratés dans la détection

D'autres sont tentés d'attribuer le faible nombre de cas confirmés de contamination au coronavirus à de possibles ratés des systèmes de détection déployés dans les pays du continent. "C'est vrai qu'il y a certains pays, certaines régions, dont on n'est pas certain de la capacité, ne serait-ce que par faute de ressources, à mettre en œuvre les modalités de diagnostic", évoque le Dr Daniel Lévy-Bruhl, de l'agence sanitaire française Santé publique France."Il y a un risque que des chaînes de transmission méconnues existent aujourd'hui dans certains pays du monde", ajoute-t-il.

La plupart des spécialistes écartent toutefois le risque d'erreurs de détection massives.

C'est une situation qui démarre. Mais s'il y avait des cas massifs en Afrique, je pense qu'on le saurait, car l'OMS est en alerte et beaucoup de gens sont très attentifs.Dr Amadou Alpha Sall, patron de l'Institut Pasteur de Dakar (Sénégal)AFP

"Tous les systèmes sont en place", confirme le Dr Michel Yao, en charge des plans d'urgence pour l'OMS à Brazzaville (Congo). Le nombre de pays africains disposant de laboratoires capables d'identifier le Covid-19 est passé en quelques semaines de deux (Afrique du Sud et Sénégal) à 29, se félicite le médecin, qui insiste aussi sur la précieuse expérience de terrain acquise lors des récentes épidémies du virus Ebola.

Un point faible persiste, souligne toutefois le Dr Yao, la capacité à contenir l'épidémie et à traiter les malades. "La plupart des pays africains ne seraient pas capables de traiter des cas sévères nécessitant des soins intensifs", estime-t-il, "les capacités sont limitées dans les capitales (...) et en dehors, elles sont encore plus faibles..."

Mais plutôt que d'envisager un scénario catastrophe, les spécialistes préfèrent se satisfaire de leur bonne fortune actuelle. "Il est difficile de dire pourquoi" aussi peu de cas ont été recensés jusque-là en Afrique, souligne le Pr Thumbi Ndung'u, "peut-être nous avons simplement de la chance".