Sonita, jeune rappeuse afghane : "Le rap était un moyen pour raconter la violence des traditions et de la guerre"

Sonita Alizadé a tout juste 20 ans. Cette jeune rappeuse afghane, réfugiée pendant 10 ans à Téhéran, est au centre d’un documentaire éponyme qui sort en salles mercredi 12 octobre. Franceinfo l’a rencontrée.

Sonita Alizadeh, dans les studios de franceinfo.
Sonita Alizadeh, dans les studios de franceinfo. (RADIO FRANCE / JEAN-CHRISTOPHE BOURDILLAT)
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franceinfoCécile MimautRadio France

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Sonita Alizadé est Afghane. A tout juste 20 ans, cette jeune femme a fait de la lutte contre le mariage forcé son combat. Un combat qu’elle mène en musique puisque Sonita a choisi le rap pour exprimer ses opinions, son opposition. Son parcours est raconté dans un documentaire qui porte son prénom, Sonita, et qui sort en salle mercredi 12 octobre. Depuis deux ans, Sonita vit aux Etats-Unis. Avant cela, pendant 10 ans, elle a été réfugiée en Iran, sans papiers, prise en charge par une ONG pour un peu d’éducation. Franceinfo l’a rencontrée à l’occasion de son passage en France.

L'interview en intégralité de la rappeuse Sonita
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Franceinfo : Votre rêve c’était de chanter. Pourquoi avoir choisi le rap ?


Sonita Alizadé : Je viens d’une famille traditionnelle afghane. J’avais envie de dire beaucoup de choses et le rap était un moyen pour raconter ma vie, raconter la violence des traditions et de la guerre.

Le documentaire qui retrace votre parcours commence alors que vous vivez en Iran, loin de vos proches. Pouvez-vous nous raconter cette période de votre vie ?

Toute ma famille est en Afghanistan et moi à Téhéran, en Iran. J’étais seule avec mon frère et cette situation n’était pas facile. Je n’avais aucun soutien, je n’avais pas d’autre choix, je voulais faire mes études, aller à l’école et si je rentrais en Afghanistan il n’y avait pas la possibilité pour moi d’aller à l’école, j’étais condamnée à rester à la maison. Pour moi, arriver à lire et à écrire était très important. En plus d’autres priorités, c’était primordial pour moi.

Vous avez toujours votre carnet dans le sac à dos et vous courrez faire du porte-à-porte pour essayer de vendre la musique que vous faites. Aviez-vous conscience des risques ?

Je voulais arriver à enregistrer mes poèmes. Mais avec mes carnets de notes dans mon sac, dans cette situation difficile en Iran, j’avais l’impression que j’étais en train de transporter avec moi de la drogue.

Oui, c’est vrai, je prenais un risque, c’était dangereux dans ma situation de clandestin, avec ce carnet dans lequel je racontais des réalités que les autorités iraniennes n’aiment pas. Mais je n’avais pas d’autres choix. C’était subir cette situation jusqu’à la fin de ma vie ou m’enfuir et trouver une issue.

Dans le documentaire, votre mère arrive d’Afghanistan et veut vous vendre à un mari pour 9.000 dollars. L’équipe de tournage comprend qu’il n’y a pas d’issue et va alors décider de payer. Elle va donner 2.000 dollars pour vous offrir un sursis et c’est là que vous allez commencer à enregistrer, à réaliser votre rêve et à faire votre clip. Son titre : Brides… for sale (Mariées à vendre).

 

Je dois murmurer pour qu’on ne sache pas que je veux parler de la vente des filles car élever ma voix est contre la charia. Dans ma ville les femmes sont muselées. Moi je crie au lieu de la fermer. Je crie à cause de mes blessures, mon cœur est plein de meurtrissures

Extrait des paroles du clip "Brides...for sale"(Mariées à vendre)

Ce premier clip a été vu plus 600 000 fois sur Youtube, vous pensez que le public a été touché par votre histoire ?

 Je crois que cette chanson n’est pas uniquement mon histoire. C’est la situation de beaucoup d’autres gens, d’amies que j’ai perdues. C’est l’histoire de beaucoup de filles dans le monde entier. Hélas, elles ne peuvent pas s’exprimer. Moi j’essaie par le rap d’être la voix de celles qui n’ont pas la chance que j’ai.

 

Ce clip vous a permis d’avoir une bourse aux Etats-Unis, où vous vivez aujourd’hui. Mais c’était très compliqué pour partir et vous ne l’avez pas dit à votre mère.

Oui c’est vrai. Dans cette situation, la réalisatrice du documentaire était ma famille, elle m’a beaucoup aidée pour obtenir mon passeport. Une fois arrivée aux Etats-Unis, j’ai téléphoné à ma mère. Elle a raccroché.  Mais elle a fini par s’habituer. Elle est contente que j’aille bien, que je fasse mes études, que je puisse avoir un avenir meilleur.

Est-ce qu’elle a compris pourquoi vous vouliez partir et est-ce qu’elle a changé sa vision des choses et sa vision du mariage ?

Au début c’était très difficile pour elle d’accepter. Parce qu’en Afghanistan, un pays traditionnel, il n’existe pas une jeune fille qui ne vive pas avec sa famille, avec sa mère. Mais, petit à petit, en regardant mes interviews à la télévision, elle a compris que je profite dans le bon sens de ma nouvelle situation. Maintenant, elle est très fière de moi.

Vous êtes devenue une sorte de star dans votre pays. Comment voyez-vous votre avenir maintenant ?

Je ne peux pas vous dire exactement ce que je veux faire dans l’avenir. J’ai beaucoup d’objectifs mais, pour l’instant, j’ai envie de continuer d’aller au lycée, à l’université. Une fois que ce sera terminé je voudrais retourner en Afghanistan, mais pas pour toujours. Je voudrais aider, transmettre mes expériences, propager mon combat partout dans le monde. Je ne veux pas avoir un seul métier, ça ne veut rien dire pour moi. Mais la musique tient une place très importante parce que c’est avec la musique que je peux interpeller les gens, que les gens me comprennent, que les sentiments peuvent intervenir sur cette question du mariage forcé, qui est ma préoccupation principale. 

 

Sonita, un documentaire de Rokhsareh Ghaem Maghami, avec Sonita Alizadeh. Sortie en France le 12 octobre.