Tempête Alex : "Il faut prendre en compte le réchauffement climatique dans les plans de prévention des risques"

Dans les régions méditerranéennes, la fréquence et l'intensité des pluies extrêmes ont augmenté de 20% depuis le milieu du XXe siècle, analyse Robert Vautard, climatologue et directeur de l'Institut Pierre-Simon-Laplace. Selon lui, il faut prendre en compte cette évolution et adapter l'activité à cette nouvelle réalité.

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Propos recueillis par - Fabien Magnenou
France Télévisions
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Les rues de Breil-sur-Roya (Alpes-Maritimes), le 4 octobre 2020, après une violente crue qui a inondé la ville. (NICOLAS TUCAT / AFP)

L'événement a été d'une rare violence. Stations d'épuration inutilisables, coupures de courant, routes défoncées… Les intempéries qui ont frappé les vallées de la Tinée, de la Vésubie et de la Roya ont laissé place à des scènes de désolation. A certains endroits, Météo France a relevé jusqu'à 500 mm de pluie durant cet épisode méditerranéen exceptionnel, qui a drainé des sédiments jusqu'à la mer, selon d'impressionnantes photos satellite.

Cet événement est-il isolé ou s'inscrit-il dans une série plus longue ? Afin d'analyser ces intempéries dévastatrices et d'en comprendre le contexte, franceinfo a contacté le climatologue Robert Vautard, directeur de l'Institut Pierre-Simon-Laplace au CNRS.

Franceinfo : L'épisode méditerranéen du week-end est-il exceptionnel ?

Robert Vautard : Oui. A partir de 200 mm en une journée, une pluie méditerranéenne est déjà considérée comme très forte car elle peut entraîner des crues éclair, alors imaginez avec 500 mm… C'est ce qu'il pleut en un an à Paris. Dit autrement, c'est 50 millions de tonnes d'eau sur 100 km². En France, les extrêmes les plus importants sont enregistrés dans les Cévennes. Mais, nous venons de le voir, ces phénomènes peuvent également survenir dans d'autres territoires, comme les Alpes-Maritimes.

Pendant l'été, les torrents sont à sec et parfois même sous terre. Lors de ces épisodes violents, la capacité d'absorption des sols n'est plus garantie et tout ruisselle. Le problème, c'est que le lit des rivières est dimensionné pour un certain intervalle d'intensité de pluie. Lors d'un épisode extrême, comme ici, les dégâts sont donc importants avec des glissements de terrain, des inondations et des maisons qui s'écroulent.

Ces intempéries massives ont-elles tendance à devenir plus fréquentes sur ce territoire ?

Dans les régions méditerranéennes, nous constatons depuis le milieu du XXe siècle une augmentation de 20% du nombre de pluies extrêmes, c'est-à-dire celles qui dépassent 200 mm par jour. De la même manière, les pluies les plus violentes ont une intensité accrue de 20% sur la même période. Par ailleurs, le cumul annuel de pluies a tendance à diminuer au fil du temps. Il y a donc moins de pluies, mais les pluies extrêmes sont plus violentes.

Un événement seul ne permet pas d'évoquer le réchauffement climatique. Comment procédez-vous pour mesurer l’influence de ce phénomène ?

Dans les observations et les tendances, on ne peut pas travailler en supprimant l'impact des activités économiques – il faudrait une planète B pour comparer deux situations. Il faut donc recourir aux modèles numériques – nous en utilisons d'ailleurs plusieurs pour consolider les résultats. Il est alors possible de comparer statistiquement la probabilité qu'un évènement climatique se produise dans chacun des cas.

Dans le cas des épisodes cévenols, qui ne concernent pas spécifiquement les Alpes-Maritimes, les épisodes d'une intensité supérieure à 300 mm en une journée ont désormais une probabilité deux à trois fois plus importante qu'en l'absence de réchauffement climatique. La fréquence des pluies extrêmes va augmenter de manière générale en Europe, mais ces phénomènes seront particulièrement violents sur le pourtour méditerranéen.

Pourquoi le réchauffement climatique est-il susceptible d'entraîner des pluies plus violentes ?

Plus l'air est chaud, plus il peut contenir de vapeur d'eau. C'est un principe thermodynamique. C'est un peu plus complexe, mais on considère qu'un degré supplémentaire dans l'air, c'est une capacité de 7% de volume de vapeur d'eau en plus. Cela fait autant d'eau supplémentaire susceptible de tomber. Et comme l'intensité générale de ces épisodes s'accroît, la fréquence des épisodes extrêmes augmente puisque des pluies de 190 mm vont passer le seuil de 200 mm, etc.

L'hypothèse d'une artificialisation des sols est-elle valide dans ce cas ?

Ce qui s'est passé ici va au-delà de la question de l'artificialisation des sols, car les villages et les villes concernés étaient de taille modeste. Dans les Cévennes, et parfois les Alpes du Sud, on dit souvent que les rivières méditerranéennes ont besoin de place. Elles sont sèches tout le temps, sauf pendant quelques épisodes très violents. La quantité de sédiments transportée est énorme et le courant est si fort qu'il peut modifier le lit de la rivière.

Une rivière méditerranéenne est vivante. La force de la crue est telle qu'elle va se replacer un peu différemment par la suite. C'est pour cela qu'il faut lui laisser de la place. Des maisons construites trop près du lit de la rivière ont pu être emportées par des glissements de terrain.

Y a-t-il des pistes techniques pour améliorer les prévisions ?

Il existe toute une campagne de mesures lancée depuis des années, notamment autour du programme HyMex. La région Méditerranée intéresse beaucoup les scientifiques. Aujourd'hui, on ne sait pas encore bien prévoir à quel endroit exact aura lieu un orage. Il faut donc développer des modèles très précis pour améliorer encore nos prévisions. Le programme Méditerranée [des bateaux partent de Sète avec des capteurs qui transmettent leurs données via un nanosatellite], par exemple, va permettre d'améliorer nos observations et nos modèles pour développer le système d'alerte.

Comment agir face à ces pluies méditerranéennes ?

Le changement climatique est déjà là. Ce n'est pas demain ! Les pluies extrêmes ont déjà augmenté en intensité et certains scénarios prévoient des augmentations de 40% ou 50%. Il faut donc prendre en compte le réchauffement climatique dans les plans de prévention des risques, et considérer que les crues seront plus importantes au moment de définir les zones inondables. Les risques ne seront plus les mêmes à l'avenir.

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