Tri sélectif : j'ai fouillé les poubelles de mon immeuble (et ce n'était pas beau à voir)

C'est un geste quotidien qui reste mal effectué : le tri des déchets n'est pas encore une réussite. En tout cas, pas dans mon immeuble. Opération fouille à l'occasion de la mobilisation du collectif Zero Waste France pour la réduction des déchets, samedi, à Paris. 

Dans un immeuble du 12e arrondissement de Paris, des sacs et emballages plastique remplissent le bac jaune censé partir pour le recyclage. 
Dans un immeuble du 12e arrondissement de Paris, des sacs et emballages plastique remplissent le bac jaune censé partir pour le recyclage.  (JULIE RASPLUS / FRANCETV INFO)
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J'achète beaucoup trop, je surchauffe mon appartement l'hiver, je prends l'avion pour les vacances… oui, mais je trie ! Comme 81% de Français, j'évoque ce geste pour parler de mon engagement pour la planète (et apaiser ma mauvaise conscience écologique). Mais couvrir la conférence environnementale de Paris (COP21) en décembre, oblige à quelques remises en question en la matière : suis-je si irréprochable que je le crois ?

Je plaide coupable : il m'est déjà arrivé de jeter du plastique souple dans le bac jaune destiné au recyclage. Ce dilettantisme n'a rien d'étonnant si l'on en croit les statistiques d'Eco-Emballages (PDF) en matière de tri. Selon cette entreprise spécialisée dans le recyclage, 87% des Français trient leurs déchets, mais seuls 44% le font systématiquement. En Ile-de-France, le pourcentage tombe à moins de 40%.

Cela dépend aussi de son logement et de sa situation personnelle. Selon Eco-Emballages, je cumule déjà quatre tares : je vis à Paris, à deux, en appartement et au 6e étage. En effet, seuls 34% des couples sans enfant sont des acharnés du tri, vivre dans un immeuble en copropriété dilue les responsabilités et plus on habite haut, moins on trie. Vais-je faire mentir les chiffres ?

Traces de gras et sacs plastique

Pour m'aider à répondre à la question, Edouard Marchal, de l'organisation Zero Waste France, a accepté de venir fouiller ma poubelle et celles de mon immeuble. Installé au milieu de mon salon, il s'occupe du bac que je destine au tri. Ça commence mal : sans y faire attention, j'y ai jeté un petit sac en plastique, pas du tout valorisable. A la différence de la bouteille de Fanta, ce type de plastique souple n'est pas recyclable en France. Je le sais. Je n'ai aucune excuse à part la paresse de réfléchir à ce que je faisais.

Edouard Marchal, de l\'organisation Zero Waste France, passe au crible mon bac à emballages, le 11 juin 2015.
Edouard Marchal, de l'organisation Zero Waste France, passe au crible mon bac à emballages, le 11 juin 2015. (JULIE RASPLUS / FRANCETV INFO)

Edouard étudie maintenant des prospectus à l'apparence un peu plastifiée. Il les retourne dans tous les sens, les déchire pour étudier la composition. D'après lui, ces brochures jetées dans la poubelle jaune risquent de ne pas pouvoir être recyclées. Je me revois en train d'hésiter, puis faillir à la règle de base : en cas de doute, on jette dans la poubelle verte. "Sinon, on ruine tout le processus", tranche Edouard.

Pour le reste, j'ai tout bon : boîtes en carton, magazines, sacs en papier et emballages en kraft sont bien à leur place ici. Je n'y ai pas mis mes mouchoirs sales ni le papier qui entourait le poisson acheté au marché. 

Par contre, j'y ai jeté une boîte cartonnée qui contenait quelques douceurs ramenées du Portugal. Leur cuisine étant loin d'être diététique, le carton est imbibé de gras. J'écope d'un carton rouge. "Tout papier souillé de près ou de loin par de l'alimentaire va à la poubelle verte. Ce ne sera pas recyclé et ça risque de salir les autres éléments", m'explique Edouard, tout en saisissant un paquet de mouchoirs vide qui n'a rien à faire là.

Deux bacs jaunes bons pour l'incinération

Au total, je cumule quatre erreurs sur la quinzaine d'éléments jetés dans mon bac de tri. Cela semble peu, mais si tous mes voisins font pareil, le contenu de notre benne jaune sera bon pour l'incinération. Si les poubelles jaunes contiennent trop d'erreurs, elles risquent en effet d'être écartées du processus de recyclage en arrivant au centre de tri.  

A gauche, le bac que je destine au tri. A droite, les erreurs que j\'ai commises. 
A gauche, le bac que je destine au tri. A droite, les erreurs que j'ai commises.  (JULIE RASPLUS / FRANCETV INFO)

Mon voisin du 3e, Antoine, 26 ans, ne me rassure guère. "Moi je trie, mais ce n'est pas forcément respecté dans l'immeuble, m'assure-t-il. J'ai déjà vu plein de fois des sacs plastique dans le bac jaune. D'ailleurs, quand c'est comme ça, je remonte chez moi avec mes cartons pour les déposer un autre jour, quand la poubelle est clean." Oui. Certains sont de véritables dieux vivants du tri. Rien à voir avec moi, qui n'ai jamais prêté attention à ce que contenait notre benne commune et ne peux envisager de remonter mes six étages de bon matin.  

Edouard m'accompagne dans le local à poubelles. Pour la première fois, j'ai le nez dans les ordures. Pas de quoi frimer : à peine avons-nous commencé à plonger nos mains dans l'un des deux bacs jaunes qu'Edouard en ressort un sac plastique rempli de pots de yaourt et d'endives flétries. Il oscille entre dégoût, amusement et désespoir. "Les aliments, c'est le pire. C'est ce qui bazarde tout. Ça va fermenter et créer un jus de poubelle dégoûtant. Tout sera pourri. C'est pour ça qu'on parle de séparer les biodéchets", explique-t-il.  

Le propriétaire du sac plastique semble avoir confondu le bac jaune avec le vert. En tout cas, il n'a jamais lu la petite affiche détaillant les erreurs à ne pas commettre, scotchée au fond du local. Il n'est pas le seul. L'autre bac jaune regorge lui aussi d'erreurs de tri. Edouard ne s'arrête plus : il saisit des pots de yaourt, des barquettes de tomates cerises, un sac poubelle noir, des emballages plastique, une bouteille de lait mal vidée. Le liquide se répand partout, dégouline sur les cartons. Carnage dans le bac jaune.

Le contenu des deux poubelles de tri risque fort de finir à l'incinération ou à la décharge. Tous les efforts des autres habitants n'auront servi à rien. Selon Edouard, "les agents chargés de la propreté vont emmener la benne, mais en arrivant au centre de tri, il va y avoir un refus assez monumental" étant donné le nombre d'erreurs "fatales". Le spécialiste du tri, un peu dépité par notre fouille, insiste : "Si on veut que le tri soit effectif, il ne faut pas mélanger les choux et les carottes. Il faut mettre ce qui est sec et recyclable dans la même poubelle."

Une population incapable de trier jusqu'au bout

Comment expliquer notre incapacité à bien trier alors qu'on nous rabâche les mêmes consignes depuis bientôt quinze ans ? Dans l'immeuble, chacun a son avis. Pour Antoine, c'est une question d'éducation. Ses parents lui ont appris à trier, mais il comprend que cela soit plus difficile "si on n'a pas été sensibilisé".

Eva, professeur d'allemand installée dans l'immeuble depuis 1991, estime que les Français sont surtout "très en retard" sur le sujet et peu intéressés par l'environnement. La quinquagénaire a vécu longtemps en Allemagne et, de l'autre côté du Rhin, "c'est complètement normal de trier". "Je n'arrive même pas à me souvenir d'un moment où ma mère jetait toutes les ordures ensemble", sourit-elle.

Eva Voescher, ma voisine du 4e étage, me montre comment elle trie ses déchets, le 11 juin 2015.
Eva Voescher, ma voisine du 4e étage, me montre comment elle trie ses déchets, le 11 juin 2015. (JULIE RASPLUS / FRANCETV INFO)
 

Brian et Susan, mes voisins du 2e étage, assurent, eux, n'être pas assez informés sur le bac jaune. "C'est ma fille qui m'a expliqué qu'il fallait y mettre les bouteilles en plastique mais pas les emballages plastique", raconte Susan, 59 ans, qui n'est "jamais certaine" de ce qu'il faut mettre dans la poubelle de tri. Les consignes, qui peuvent changer d'une ville à l'autre, perturbent parfois davantage. J'apprends qu'à Lille, verre et carton finissent ensemble, dans un sac plastique glissé dans le bac de tri. Rien à voir avec Paris.

L'information est pourtant à portée de tous. Il suffit d'un appel à la mairie ou de quelques clics pour trouver les réponses à nos questions. Je n'ai aucune leçon à donner : c'est parce qu'Edouard venait que j'ai lu les fiches de tri concernant la ville de Paris. Pour le jeune expert, c'est bien tout le problème : "On a affaire à une population qui, même si elle trouve que c'est important de trier, n'est pas capable de le faire jusqu'au bout. Elle n'a pas l'information directement et n'a ni le temps ni l'envie de se renseigner sur ça." 

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