Lutte contre l'infox : le journalisme est "un paysage un peu plus guerrier qu'avant"

À l'occasion de la deuxième édition de Médias en Seine, le festival des médias de demain organisé à la Maison de la Radio à Paris, des journalistes de CNN, Arte et franceinfo analysent comment les médias se sont organisés pour contrer les fake news.

Bruno Patino, journaliste, directeur éditorial d\'Arte France, et directeur de l\'école de journalisme de Sciences po, invité de franceinfo le 8 octobre 2019.
Bruno Patino, journaliste, directeur éditorial d'Arte France, et directeur de l'école de journalisme de Sciences po, invité de franceinfo le 8 octobre 2019. (FRANCEINFO / RADIOFRANCE)

Les fake news répandent leurs contre-vérités depuis quelques années sur la toile et les réseaux sociaux, misant sur la crédulité du public et une certaine avidité pour "l'outrancier". Confrontés à une remise en question nécessaire, les médias traditionnels se sont mis à développer des outils pour rassurer sur la déontologie du métier et reconquérir la confiance du public. Invités à participer à la seconde édition de Médias en Seine, mardi 8 octobre à la Maison de la radio, Melissa Bell, correspondante de CNN à Paris, Bruno Patino, journaliste, directeur éditorial d'Arte France, auteur de "La civilisation du poisson rouge", directeur de l'école de journalisme de Sciences po, ainsi qu'Antoine Krempf, chef de la cellule Le Vrai du Faux de franceinfo, livrent leur analyse de cette nécessaire adaptation du métier.

Les fake news, ou infox, nécessitent-elles un travail particulier des journalistes ?

"Le contexte du métier a changé", explique Bruno Patino d'Arte France. "Maintenant, on vit tous sur les réseaux sociaux dans un univers où se mélangent trois types de messages : l'information, l'influence et la conversation. Quand ces trois types de messages se mélangent, forcément il y a du vrai, il y a du faux, forcément il y a de l'outrancier et il y a du raisonnable". Faire la part des choses quand tout voisine est complexe et le métier est devenu "un paysage un peu plus guerrier qu'avant". "Pour les journalistes, il s'agit de trouver le moyen de renforcer et de développer la confiance avec le public et donc leur crédibilité. Mais d'un autre côté, la chasse aux fake news, le fast-checking, le debunkage, participent aussi à l'exercice des citoyens que nous sommes à ne pas être crédules face à tout message que l'on reçoit."

Un avis partagé par Antoine Krempf de franceinfo. C'est en effectuant une veille sur les réseaux sociaux, que les journalistes de la cellule LE Vrai du Faux détectent des sujets qui questionnent les internautes. 

On a trois critères de sélection : la viralité d'une fausse information, l'intérêt du sujet pour le débat public et l'intérêt pédagogique de la démonstration, c'est-à-dire permettre aussi aux gens de s'approprier les outils pour démonter les infox.Antoine Krempf, chef de la cellule Le Vrai du Faux de franceinfo

"Tout ce travail n'est pas glamour, n'est pas facile", confie Melissa Bell, correspondante de CNN à Paris. "Il demande du temps, de l'énergie, de l'argent pour aller mettre les ressources qu'il faut pour aller vérifier ces informations. Aujourd'hui on n'a plus droit à l'erreur."  

Une évolution logique

"Le problème c'est qu'en tant que media, on a été beaucoup absent ou plutôt mal présent sur les réseaux sociaux", explique Antoine Krempf. "Du coup, on a laissé le champ à d'autres sources d'information, des fausses sources d'information, à la manipulation ou aux mensonges."

Pour Bruno Patino, y a en effet quelque chose de "logique" dans cette démarche de vérifier. "Maintenant, lorsque nous nous nourrissons, nous voulons savoir comment c'est fait, comment a été confectionné l'aliment, d'où il vient, sa traçabilité, pour avoir confiance dans la nourriture que nous ingérons. Donc finalement qu'il y ait cette similarité de démarche par rapport à l'information me paraît tout à fait normal." 

Melissa Bell pense également qu'une partie de la population veut vivre finalement dans ce "cercle fermé" mais qu'elle est minoritaire. "Justement, grâce à des cellules comme Le Vrai du Faux, je pense que les gens aujourd'hui ont beaucoup plus conscience du problème par rapport à 2016". Un avis partagé par Bruno Patino qui affirme que la crédulité aujourd'hui n'est pas aussi grande qu'on le pense : "Ce n'est pas parce qu'on est exposé à une fake news qu'on la croit".  

Pourquoi une fake news marche mieux qu'une information vraie ?  

"Ce n'est pas parce que vous faite une démarche très professionnelle et formidablement bien documentée que vous êtes à égalité avec le faux", explique Bruno Patino. "Je suis quand même convaincu que sur certaines plateformes sociales, le faux a une viralité supérieure au vrai. C'est ça le souci. Il n'y a pas que la volonté de l'utilisateur qui s'exerce en ligne quand vous êtes sur un réseau social."

Le réseau social n'est pas le miroir de ce qui se passe. C'est un miroir organisé par des algorithmes et la structure algorithmique des grandes plateformes comme Facebook, Twitter etc. Bruno Patino

Ces algorythmes privilégient pour des raisons tout à fait logiques et économiques, ce qui va marcher, ce qui va être viral à ce qui ne l'est pas, explique Bruno Patino. "Ce n'est pas une course égale entre une fausse nouvelle qui va être outrancière et la vérité."

Comment lutter ?

Pour Bruno Patino, la discussion avec les plateformes sur leur structure algorithmique doit avoir lieu. Antoine Krempf penche de son côté pour une adaptation à ces codes de viralités évoqués par Bruno Patino. Comprendre comment les informations deviennent virales et surtout comment elles sont construites pour le devenir. Puis adapter la production journalistique tout en restant rigoureux et en respectant la déontologie de la profession. "Par exemple, pour parler concrètement, on va peut-être se lancer sur des stories Instagram. En fait, construire le récit journalistique d'une manière à ce qu'il soit adapté un peu plus aux réseaux sociaux."

Les conférences de rédactions sont de toute façon menées par les gens du numérique désormais, confie Melissa Bell qui estime que ce changement est "positif" car ils repèrent les sujets qui font "du clic" et donc suscitent l'intérêt des gens qui veulent en savoir plus, y compris sur "des sujets majeurs".

"Le journalisme a toujours été un journalisme d'offre, précise Bruno Patino. "Depuis la fin du XIXe siècle, on sait bien que ce choix de traitement des sujets ne doit pas être totalement déconnecté des sujets qui sourdent dans la société. L'important c'est qu'il n'y ait pas deux cercles d'information qui soient totalement imperméables l'un à l'autre : d'un côté le cercle journalistique professionnel et de l'autre, tous les sujets dont on parlera sur les réseaux sociaux. C'est pour ça que l'interconnexion des deux est absolument centrale non pas seulement pour le journalisme  mais je crois vraiment pour la stabilité et en tout cas la richesse de l'espace public."