Journée mondiale sans téléphone portable : "Il faudrait que les plateformes" nous aident à nous "autoréguler", estime un spécialiste

Les plateformes devraient aider les utilisateurs à moins utiliser leur téléphone portable, mais "ce n'est pas forcément vraiment leur intérêt, dans leur modèle économique", explique sur franceinfo Dominique Boullier.

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Radio France
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Un homme regarde son téléphone portable dans le métro parisien, le 23 mars 2020. (ALAIN JOCARD / AFP)

"Il faudrait que les plateformes" nous aident à nous "autoréguler" dans notre usage du téléphone portable, a expliqué Dominique Boullier, professeur de sociologie à Sciences Po-Paris, sur franceinfo dimanche 7 février. Le spécialiste du numérique, auteur de Comment sortir de l’emprise des réseaux sociaux (éditions Le Passeur), a réagi à l'occasion de la journées mondiale sans téléphone portable.

franceinfo : Est-on tous réellement accros à nos téléphones portables ?

Dominique Boullier : Quand on se souvient qu'à une certaine époque, on pensait encore au téléphone portable comme un téléphone, ce temps-là nous paraît désormais très, très loin. C'est-à-dire qu'on fait énormément de choses avec notre téléphone, mais qui est en réalité un outil multifonctions, y compris maintenant avec des activités pour payer, pour accéder, etc. Tout ce qu'on a dans notre portefeuille, par exemple, finit carrément par être dans le téléphone. Donc on comprend qu'on ait une utilisation assez fréquente. Mais quand on s'inquiète surtout de notre éventuelle addiction, ce n'est pas tellement sur ces fonctions-là, mais c'est surtout sur le rythme des conversations, des relations, de la mise en réseau et du fait que notre attention est sans arrêt sollicitée avec les applications que l'on l'utilise. C'est surtout ça qu'on met en évidence. Et donc, tous ces éléments, ce sont des façons de nous coupler étroitement à un appareil. On a beaucoup de mal à s'en séparer, même quand on est au lit, il doit être à portée de main, quasiment. C'est des choses qui montrent qu'on a muté. Je dis, moi, qu'on est une espèce mutante : des humains avec téléphones.

Cette mutation est-elle néfaste, selon vous ?

On voit bien qu'il y a des fonctions, comme je le disais, qui peuvent être plus générales, qui sont tout à fait utiles. Et puis, on voit bien qu'il y a aussi une façon de concevoir les applications par les réseaux sociaux principalement, mais pas seulement, par des plateformes en général, qui ne sont pas forcément ce qu'on aurait voulu, et qui sont notamment orientées par le fait qu'elles sont rémunérées par la publicité. Étant rémunérées par la publicité, elles ont besoin de créer une activité de réseau et de nous faire réagir. Et ces plateformes-là vont être condamnées, j'allais dire, presque, par leurs algorithmes, à nous provoquer et à faire en sorte qu'on favorise tout ce qui est un peu nouveau, ce qu'on appelle le score de nouveauté et qui va attirer notre attention. Là, ça commence à être négatif parce que ça capte notre attention et surtout ça hache notre attention, c'est ça la différence. Ce n'est pas seulement un volume, ce n'est pas seulement la durée, c'est aussi le rythme. Ce rythme, quand il envahit tout notre espace mental, ça devient difficile de survivre dans cet environnement. Individuellement, mais aussi collectivement.

Le téléphone est un outil formidable pour nous. Mais on sait aussi maintenant que c'est un outil pour les opérateurs, pour les fabricants, pour les vendeurs, l'outil qui permet de tout savoir sur nous. On utilise le smartphone, mais le smartphone nous utilise.

C'est vrai que c'est un des paradoxes de ce couplage avec cet outil. On pourrait se dire que finalement, on finit par habiter le mobile. Si vous voulez, ça devient quelque chose où on devrait se sentir chez soi. En réalité, pas du tout. On est en permanence chez les autres, en l'occurrence les plateformes. Effectivement, on capte les traces et on récupère tous les éléments de comportements qui vont permettre de faire une analyse, d'anticiper, de faire des prédictions, comme on dit, et qui vont permettre justement aussi de faire des placements publicitaires micro-ciblés.

"C'est une dérive qui n'était pas réellement nécessaire dans le système numérique en général, ou même dans le téléphone ou dans la version du smartphone. Maintenant, on a beaucoup de mal à en sortir."

Dominique Boullier

à franceinfo

Cela dit, on commence à se rendre compte qu'il va falloir reprendre la main là-dessus, réguler tout cela parce qu'on ne peut pas laisser nos données, nos traces, être exploitées de la façon dont elles le sont actuellement.

D'où l'intérêt de se couper un petit peu de ces machines de temps en temps. Une journée, pourquoi pas. Mais si je vous suis, c'est surtout au quotidien, pendant les 364 autres jours, qu'il faut essayer de se contrôler.

C'est un bon exercice, une journée sans, ça montre qu'on est toujours capable de s'en passer. Mais l'idée serait plutôt d'avoir tous les jours avec moins de téléphone. Il faut pouvoir se réguler. C'est une affaire collective aussi, parce que si vous avez un ami qui vous bombarde de SMS ou de messages ou de posts sur Facebook, évidemment, vous avez tendance à devoir réagir. Et puis, vous avez du mal à lui dire non. Mais en réalité, il faudrait aussi que les plateformes, les interfaces, la façon dont on interagit avec tout cela soit vraiment conçu pour nous dire 'autorégulez- vous, on va vous aider à le faire'. Or, on voit bien que ce n'est pas du tout leur intérêt. On peut imaginer un design qui vous permette d'être éveillé au fait qu'on a envoyé trop de messages, qu'on réagit trop vite, etc. Ce que fait Twitter quand il dit par exemple qu'il faudrait quand même lire votre tweet avant de le retweeter. Parce que c'est ce qui se passe maintenant : 60% de ceux qui retweetent n'ont pas lu le tweet qu'ils retweetent. Vous voyez un petit peu l'enjeu qu'il y a : les plateformes pourraient aider plus à réguler tout cela. Mais ce n'est pas le cas. Ce n'est pas forcément vraiment leur intérêt, dans leur modèle économique.

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