Le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, est-il en train de flirter avec la politique ?

Le président et fondateur de Facebook multiplie les initiatives de candidat, jusqu'à des voyages qui ressemblent à des déplacements de campagne, laissant planer le doute sur la nature de ses ambitions.

Le président de Facebook, Mark Zuckerberg, au siège du réseau social, à Menlo Park (Californie), le 27 septembre 2015.
Le président de Facebook, Mark Zuckerberg, au siège du réseau social, à Menlo Park (Californie), le 27 septembre 2015. (STEPHEN LAM / REUTERS)

Il y a encore quatre ans, personne n'imaginait qu'un magnat de l'immobilier, plus connu pour ses frasques dans une émission de téléréalité que pour ses convictions politiques, puisse devenir le prochain président des Etats-Unis. Depuis l'élection de Donald Trump à la Maison Blanche, plus aucune candidature à la présidence américaine ne pourra être ignorée car jugée improbable. Alors pourquoi pas celle de Mark Zuckerberg ?

Le président de Facebook, réseau social qu'il a fondé il y a 13 ans, a pris, ces dernières semaines, des initiatives qui alimentent la rumeur d'une entrée en politique. Jeudi 16 février, il a mis en ligne un manifeste de son action à la tête de Facebook qui ressemble, dans la forme, à une ébauche de programme. Il a pris des mesures pour ne pas perdre le contrôle de Facebook s'il était un jour élu, s'est constitué une équipe de conseillers de campagne d'anciens présidents, et s'est lancé dans des voyages aux quatre coins des Etats-Unis qui ressemblent fort à des déplacements de campagne. Faut-il déjà se préparer à une campagne Zuckerberg 2020 ? Franceinfo tente d'y répondre.

Oui, il parle et se comporte de plus en plus comme un politicien

Lire 25 livres, apprendre le mandarin, ne manger que des animaux qu'il a lui-même tués : chaque mois de janvier, Mark Zuckerberg annonce sa bonne résolution pour l'année à venir. Son défi pour 2017 : "Avoir visité chaque Etat des Etats-Unis, et y avoir rencontré des gens, d'ici à la fin de l'année." Retirant de la liste ceux où il s'est déjà rendu par le passé, le président de Facebook estime qu'il lui faudra visiter une trentaine d'Etats. "Il présente l'exercice d'une façon qui sonne... politique", s'étonne The Atlantic, qui a notamment isolé ce passage sur "le sentiment de division" aux Etats-Unis : "Nous devons trouver le moyen de changer les règles du jeu pour qu'elles fonctionnent pour tout le monde." 

Mi-janvier, le jeune PDG a effectué le premier de ces voyages, au Texas. Il a planté des arbres dans un jardin collaboratif, rencontré la police locale, discuté avec des habitants dans le restaurant d'une petite ville et assisté à un rodéo. Le programme parfait d'un déplacement de campagne, amplement documenté par un ancien photographe officiel de la Maison Blanche. Et qui n'a pas grand-chose à voir avec les activités de son entreprise, si ce n'est son ambition, très fourre-tout, de "comprendre à quel point la communauté est importante", comme il l'a écrit après son séjour.

 

Habitué à rencontrer les grands de ce monde, Mark Zuckerberg avait déjà pris position sur des questions politiques, soutenant notamment une réforme de l'immigration un temps envisagée par Barack Obama. Le 27 janvier, il a osé un commentaire plus direct en critiquant le décret de Donald Trump interdisant l'entrée aux Etats-Unis des réfugiés et des ressortissants de sept pays à majorité musulmane.

Nous devons assurer la sécurité de notre pays, mais le faire en se concentrant sur ceux qui représentent réellement une menace. Mark Zuckerberg, au sujet du décret anti-immigration de Donald Trump

Il a aussi évité de se rendre à une réunion organisée par le nouveau président avec les dirigeants de plusieurs géants des technologies, même s'il a tout de même envoyé son bras droit Sheryl Sandberg.

Une autre déclaration a été interprétée de manière tout aussi politique : le 25 décembre, il expliquait sur Facebook qu'après s'être "posé des questions" pendant une période de sa vie, il considérait aujourd'hui sa religion juive comme "très importante". Son profil l'avait longtemps présenté comme athée. "Est-ce une façon de se positionner ?", s'interroge Wired, rappelant que le sens commun américain veut qu'un athée ne pourrait jamais être élu président.

Dans son manifeste, mis en ligne jeudi, il s'inquiète de sujets aussi politiques que la division croissante entre démocrates et républicains, la lutte contre le terrorisme ou la disparition du tissu social dans certaines communautés. “Quelle que soit la structure économique, vous avez besoin d'une structure sociale pour vous soutenir", écrit-il notamment. Une phrase qu'un homme politique pourrait très bien utiliser pour évoquer l'action de l'Etat. Pour Mark Zuckerberg, c'est manifestement l'une des missions de Facebook.

Oui, il s'est constitué une équipe politique et a ouvert la porte légale à une candidature

Outre son tour des Etats-Unis, Mark Zuckerberg s'est embarqué dans une entreprise encore plus parlante : donner un tour plus politique à l'action de la fondation qu'il a créée, en 2015, avec son épouse Priscilla Chan. Et ce en constituant une équipe remplie de professionnels des campagnes, qui ont fait élire les deux prédécesseurs de Donald Trump. La Chan Zuckerberg Initiative, qui finance des projets innovants dans les domaines de la santé et l'éducation, compte désormais parmi ses cadres David Plouffe, qui a dirigé la campagne victorieuse de Barack Obama en 2008, et Kenneth Mehlman, qui jouait le même rôle pour George W. Bush en 2004.

Des recrutements qui montrent que le couple entend donner à son action "un poids plus important à Washington", expliquait le New York Times en janvier. "Vous pouvez faire changer les choses, mais pour le faire de façon durable, il faut construire un mouvement qui soutienne ce changement", estime Mark Zuckerberg, qui explique au journal pourquoi tenter de se rapprocher du monde politique.

Au final, le gouvernement a des ressources beaucoup plus importantes que n'importe quelle organisation.Mark Zuckerberg, président de Facebook

Ce n'est pas encore une déclaration de candidature. Mais le milliardaire a manifestement tout prévu. Lors d'une restructuration de son entreprise, en 2016, le PDG de Facebook a fait insérer une clause lui permettant de ne pas perdre le contrôle de son entreprise s'il en quittait la présidence pour occuper ... un poste électif, explique Forbes. Une clause à laquelle il tenait beaucoup, selon des SMS échangés avec des membres de son conseil d'administration, rapportés par le Guardian et dans lesquels ils s'interrogent sur la meilleure façon de faire accepter cette idée aux actionnaires "sans les faire paniquer et croire que tu n'es plus impliqué"Signe qu'une entrée de Mark Zuckerberg en politique n'a pas traversé l'esprit que des journalistes.

Non, il maintient qu'il n'en a pas l'intention

Mark Zuckerberg est catégorique : il n'a pas l'intention de devenir le prochain président des Etats-Unis. "Quand nous lui avons demandé s'il voulait être candidat à la présidence des Etats-Unis, il a ri et décliné", raconte le New York Times, dans une interview parue en même temps que son manifeste, jeudi. "Je suis concentré sur la construction de notre communauté sur Facebook et mon travail sur la Chan Zuckerberg Initiative", répondait-il à la même question posée par Buzzfeed en janvier.

Mark Zuckerberg et son épouse Priscilla Chan lors d\'une conférence de presse au sujet de la Chan Zuckerberg Initiative, le 21 septembre 2016.
Mark Zuckerberg et son épouse Priscilla Chan lors d'une conférence de presse au sujet de la Chan Zuckerberg Initiative, le 21 septembre 2016. (BECK DIEFENBACH / REUTERS)

Des proches de l'homme d'affaires ont également démenti cette idée auprès du site. "L'idée que Mark veuille se faire élire n'a aucune once de vérité, et il me l'a dit personnellement", affirme l'un d'eux. Mais les rumeurs circulent dans les deux sens. Quelques jours plus tôt, Vanity Fair rapportait "qu'un grand nombre de personnes influentes de la Silicon Valley semblent penser que Mark Zuckerberg sera sans doute, un jour, candidat à la présidence des Etats-Unis""Il veut être empereur", diraient à son sujet certaines de ses connaissances, selon le magazine.

Non, il aurait peut-être moins de pouvoir que comme PDG de Facebook

Au New York Times, Mark Zuckerberg expliquait envier les moyens d'action du gouvernement. Mais a-t-il raison ? "Aussi fou que cela puisse paraître, Mark Zuckerberg est peut-être l'une des rares personnes pour qui devenir président des Etats-Unis serait une régression", imagine Vanity Fair. Qui rappelle qu'en tant que PDG de Facebook, il a le contrôle d'un site qui compte 1,8 milliard d'utilisateurs actifs par mois, soit six fois la population américaine.

Personne au monde ne peut affecter autant de gens en appuyant sur un bouton.Le magazine "Vanity Fair", au sujet de Mark Zuckerberg

Les domaines d'influence d'un président américain et d'une entreprise comme Facebook sont, bien sûr, différents. Mais, comme le montre son manifeste publié jeudi, Mark Zuckerberg voit le réseau social comme un moyen concret d'agir sur la société. Et quand il prend position sur des questions ouvertement politiques, ce sont des questions qui affectent directement Facebook : le décret anti-immigration de Donald Trump touche notamment de nombreux employés de Facebook et d'autres géants de la Silicon Valley. Les intérêts économiques de l'entreprise peuvent aussi rejoindre la vision de l'action sociale décrite par son président. Mercredi, Facebook a annoncé le lancement d'un service de recherche d'emploi, concurrençant le réseau social Linkedin mais s'inscrivant aussi dans l'idée de communauté martelée par Mark Zuckerberg.

Buzzfeed, qui cite un proche du dirigeant, affirmait en janvier que s'il se "préparait pour une bataille politique", ce serait "en tant que citoyen" et via sa fondation. "Il est absolument possible que Mark choisisse de jouer un plus grand rôle dans le système et les débats politiques", poursuit cette source. "Mais je ne le vois pas quitter Facebook." 

Entrer en politique pourrait également être risqué pour Mark Zuckerberg. Les critiques contre la politique de son réseau social en matière de vie privée "le poursuivront toujours" et feraient le bonheur de ses adversaires politiques, estime Vanity Fair, de même que ses tentatives pour s'implanter en Chine, quitte à s'arranger avec la censure. "Vous pouvez être sûrs que les politiciens tenteraient de le dépeindre comme quelqu'un qui essaie d'utiliser la politique pour faire croître ses affaires", juge le magazine. A l'image des critiques qui visent aujourd'hui Donald Trump.

Que se passerait-il si le fondateur du réseau social devenait à son tour candidat ? "La personne en course pour devenir leader du monde libre contrôlerait aussi une plateforme sur laquelle 44% des adultes américains s'informent", imagine Wired. Autant de raisons, pour Mark Zuckerberg, de préférer le pouvoir, déjà considérable, de président de Facebook.