"J'ai vu ressurgir tout ce que je détestais dans l'internet des années 2000" : ils expliquent pourquoi ils ont quitté Facebook

Au moment où le réseau social est au cœur d'un nouveau scandale, certains de ses utilisateurs ont décidé de sauter le pas. Ils livrent leur témoignage à franceinfo.

Facebook est sous le feu des critiques, accusé d\'avoir divulgué les données personnelles de 50 millions d\'utilisateurs.
Facebook est sous le feu des critiques, accusé d'avoir divulgué les données personnelles de 50 millions d'utilisateurs. (NORBERTO DUARTE / AFP)

"J'ai supprimé mon compte Facebook hier." Albert, un internaute de franceinfo qui a répondu à notre appel à témoignages, a franchi le pas. Il a quitté le réseau social de Mark Zuckerberg, sous le feu des critiques après la divulgation de données personnelles de 50 millions d'utilisateurs et leur possible utilisation dans le cadre de la campagne présidentielle aux Etats-Unis. "Je n'ai aucune confiance dans cette entreprise qui se permet de vendre nos informations personnelles. Voilà le 'business model' de Facebook", critique Albert. "J'ai supprimé mon compte à la suite du scandale Cambridge Analytica. Je ne veux plus rien avoir affaire avec ce réseau soi-disant social, qui prend ses abonnés pour des pigeons", renchérit un internaute anonyme.

Pour Olive, cette nouvelle affaire concernant Facebook a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. "Cela fait plusieurs semaines que je me posais la question de me retirer de Facebook. Si vous mettez dans la balance les amis (et ceux qui n'en sont pas), les informations (et les fake news), les nouvelles de vos connaissances (et le voyeurisme social), eh bien l'équilibre n'y est pas, juge-t-elle. Le scandale des vols de données a fini de me décider."

Une vie privée mise à mal

Mais la plupart des repentis de Facebook avec lesquels franceinfo a pu entrer en contact s'en sont détournés avant même l'affaire Cambridge Analytica. Le respect de la vie privée revient souvent parmi les raisons qui les ont poussés à s'en aller.

Florian, 24 ans, a ainsi claqué la porte de Facebook il y a un mois, gêné que ses collègues de travail prennent un malin plaisir à regarder son profil "de façon très malveillante". Régulièrement, les suggestions du réseau social l'invitant à "partager un souvenir" posté il y a plusieurs années lui ont fait prendre conscience que certaines photos ou vidéos postées lorsqu'il était adolescent étaient devenues difficiles à assumer.

J'ai utilisé les réseaux sociaux à un âge où je n'avais aucun recul et j'ai littéralement publié ma vie. (...) On m’a filmé et pris en photo sans mon consentement plusieurs fois et mes bêtises sont gravées sur les timelines.Florian, 24 ansà franceinfo

Victime de harcèlement scolaire lorsqu'elle était au collège et au lycée, Mathilde a continué à vivre son calvaire via Facebook, où ses harceleurs l'ont retrouvée des années plus tard, "malgré les pseudonymes" qu'elle utilisait. De guerre lasse, elle a décidé de quitter le réseau il y a trois ans.

Un réseau "voyeuriste" et "narcissique"

Pour protéger sa vie privée sur Facebook, il est possible de régler ses paramètres de confidentialité. Mais c'est une besogne trop complexe pour Marie, qui passait son temps à devoir "supprimer des 'amis' inconnus" qui se présentaient sur son mur ou "empêcher des notifications intempestives". Elle a raccroché il y a tout juste un mois.

Les questions de vie privée ne sont pas les seules à gêner certains utilisateurs. Yon explique ainsi avoir quitté Facebook à cause de "ce voyeurisme où tout le monde s'expose, sans intimité, sans limite". C'est la course à la popularité, au nombre d'amis et de "likes" qui a décidé une autre internaute (anonyme), à supprimer Facebook en 2015. "J'ai déjà entendu des personnes se moquer d'une autre car elle avait eu peu de messages 'Joyeux anniversaire' sur son mur", raconte-t-elle.

"Je faisais défiler le fil d'actualité de manière automatique, presque inconsciente, explique pour sa part Davina, 25 ans, qui a coupé tout lien avec Facebook l'année dernière. Je ne postais pas grand-chose donc ça ressemblait plus à du voyeurisme. J'étais parfois choquée de découvrir la vie de 'mes vrais amis' sur Facebook. Les gens ne prennent parfois plus la peine de s'écrire, car après tout ils ont déjà 'tout dit' sur Facebook. (...) Je trouvais ce narcissisme malsain."

"Des foires d'empoigne incessantes"

Davina se rappelle aussi s'être retrouvée malgré elle au milieu de polémiques en tous genres, par exemple lors de la présidentielle de 2017 : "Il ne fallait pas critiquer certains candidats, sous peine de voir débarquer une armée de groupies. J'étais atterrée par certains commentaires de haine, de violence, là où il n'y avait à la base qu'une simple divergence d'idées politiques."

Je me suis interdit de réagir parfois ou de publier, pour éviter des déferlements de commentaires abominables. Ce qui était censé être un formidable outil encourageant la liberté d'expression est devenu le lieu d'une triste autocensure.Davina, 25 ansà franceinfo

L'envie de "débattre dans des groupes de discussion", c'est aussi ce que recherchait Céline, qui s'est désabonnée après huit années passées sur le réseau social. Mais cette femme de 47 ans a fini par "prendre conscience du bavardage vide et chronophage" que représente Facebook. "Au début on trouve cela super, au final, on le regrette. On a du mal à se reconnaître soi-même en quittant son ordinateur en fin de soirée, après une foire d'empoigne sur un sujet brûlant d'actualité, sociétal et/ou politique.

On s'emporte plus rapidement sur Facebook, on manque plus vite de respect, on réagit de manière épidermique.Céline, 47 ansà franceinfo

Au fil du temps, Frédéric, un quadragénaire habitant à Metz, en a lui aussi eu assez de voir défiler fake news et autres messages de propagande. Même les photos de chatons et de petits dauphins ont fini par l'agacer. "J'ai vu ressurgir tout ce que je détestais dans l'internet des années 2000, quand ces trucs-là arrivaient par chaînes d'e-mails dans des 'PowerPoint'. Alors je me suis dit qu'il était temps de passer à autre chose", coupe-t-il. Sans regrets.

Cette "impression sourde" de perdre son temps

Céline non plus ne regrette rien. Depuis sa déconnexion au mois de novembre, elle assure avoir retrouvé "avec un grand soulagement" sa "liberté de penser", "le plaisir de la retenue, du secret, de la solitude". Et mis fin à "cette impression sourde de gaspiller un temps précieux de vie".

L'argument de la perte de temps figure en bonne place parmi les raisons qui ont motivé certains internautes à quitter Facebook. Après plusieurs années "d'une assiduité quotidienne à toute épreuve" sur le réseau social, Eric s'en est finalement échappé.

C'est vraiment la perte de temps qui m'a fait partir du réseau et le fait d'entretenir des relations avec des gens que je ne connais pas et dont finalement je me fiche un peu.Eric, 33 ansà franceinfo

Il est passé à l'acte il y a quatre mois, en pleine nuit, alors qu'il venait de consulter un énième "top 10 débile sur je ne sais plus quoi". Le lendemain, il s'est presque senti en manque. "C'était un peu comme un arrêt du tabac, je ne savais pas trop quoi faire de mes pouces sur mon téléphone ou ma tablette, ou même sur mon ordinateur de travail." Un manque dont n'a pas souffert Thomas. "L'application était devenue chronophage, remplie de pub et surtout, un gros vecteur à conneries en tout genre, tranche-t-il. Depuis, aucune sensation de manque, bien au contraire. J'ai du temps, de l’indépendance et, surtout, j'ai fait un tri monumental dans mes potes."