"Fake news", ingérence russe et Cambridge Analytica... Trois fois où les explications de Facebook n'ont pas convaincu

Mark Zuckerberg a pris la parole, mercredi 21 mars, pour défendre son entreprise, empêtrée dans le scandale Cambridge Analytica. Une explication jugée une nouvelle fois décevante par les critiques du réseau social.

Le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, le 14 juillet 2017 à Sun Valley (Idaho, Etats-Unis).
Le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, le 14 juillet 2017 à Sun Valley (Idaho, Etats-Unis). (DREW ANGERER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP)

Il est sorti de son silence. Quatre jours après les premiers articles sur le scandale Cambridge Analytica, le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, s'est dit "désolé" et a reconnu des "erreurs". "Notre responsabilité est de faire en sorte que cela ne se reproduise pas", a-t-il déclaré sur CNN (en anglais). Des excuses et des explications jugées insuffisantes par les dirigeants européens et américains.

Ce n'est pas la première fois que "Zuck" a du mal à répondre à une situation de crise. A chaque fois, l'entreprise semble peiner à comprendre l'ampleur du problème. Démonstration.

2016 : la campagne américaine et les "fake news"

La polémique. En novembre 2016, la victoire surprise de Donald Trump à l'élection présidentielle américaine déclenche une volée de critiques de la gauche américaine contre le réseau social. Au lendemain de l'élection, Max Read, éditorialiste au New York Magazine*, signe une tribune titrée "Donald Trump a gagné à cause de Facebook""La manière la plus évidente avec laquelle [le réseau social] a permis la victoire de Trump a été son incapacité (ou son refus) de traiter le problème des canulars ou des fausses infos", dénonçait-il notamment.

La veille du scrutin, Joshua Benton, directeur du Nieman Journalism Lab, s'est par exemple amusé à regarder la page Facebook du maire d'une petite ville de Louisiane. "Parmi les contenus postés dans les dernières 48 heures de la campagne : 'Hillary Clinton appelle à la guerre civile si Trump est élu', 'Le pape François surprend tout le monde et apporte son soutien à Donald Trump', 'Barack Obama admet qu'il est né au Kenya', 'L'agent du FBI suspecté d'avoir fait fuiter l'enquête sur la corruption d'Hillary est mort', constate-t-il dans son article*. Ce sont des histoires imaginées, fabriquées, des escroqueries. Et pourtant Facebook a développé une plateforme qui permet de diffuser ces mensonges, en partie parce qu'ils circulent très très bien."

La réponse de Facebook. La première réaction de Mark Zuckerberg est de balayer ces critiques. "Personnellement, je pense que l'idée que les fausses informations sur Facebook – qui ne représentent qu'une petite partie du contenu – ont influencé cette élection est assez dingue, a-t-il déclaré lors d'une conférence en Californie. Si vous croyez ça, alors je pense que vous n'avez pas intégré le message que les supporters de Trump ont essayé d'envoyer à travers cette élection."

Quelques jours plus tard, le 19 novembre, il rétropédale dans un post sur le réseau social. "Nous prenons les fausses informations au sérieux", écrit-il avant d'expliquer ce que son entreprise compte faire pour lutter contre le problème. Dans une longue enquête publiée par Wired*, un employé du réseau social compare son patron à Lennie, l'un des héros du roman Des souris et des hommes, ce "fermier qui n'avait pas conscience de sa force".

2017 : les soupçons d'ingérence russe

La polémique. En novembre 2016, les problèmes de Facebook sont personnifiés par des adolescents macédoniens rencontrés par Buzzfeed*. Depuis leur chambre, ils expliquent au site comment ils ont abreuvé, sur les réseaux sociaux, les supporters de Donald Trump de fausses nouvelles pour engranger des revenus publicitaires. Mais, à mesure que l'année 2017 avance, il apparaît, comme le raconte Wired, que l'entreprise a sous-estimé une autre menace, venue de Russie. "L'entreprise n'a vu aucun signe d'opération de propagande étrangère, mais elle n'a pas vraiment regardé", écrit le magazine spécialisé, en évoquant des attaques informatiques intervenues dès le début de la campagne présidentielle.

La réponse de Facebook. Au printemps 2017, son équipe de sécurité commence à rédiger un rapport sur ces opérations suspectes. Mais, lorsqu'il est publié le 27 avril, il ne mentionne pas la Russie – pourtant accusée à cette époque par les services secrets américains d'avoir tenté d'influencer la présidentielle – et ne donne pas d'exemples précis. Le texte se contente seulement de reconnaître que le réseau social est devenu un champ de bataille de la guerre de l'information.

Sous pression, le réseau social va être contraint d'aller plus loin. Averti, selon Wired, que les services de renseignement américains commençaient à s'intéresser à ses publicités, le réseau social décide finalement d'y jeter un œil. Le 6 septembre 2017, le chef de la sécurité de Facebook, Alex Stamos, reconnaît publiquement* que six utilisateurs russes ont dépensé 100 000 dollars (81 000 euros) de publicité destinées aux internautes américains entre juin 2015 et mai 2017. "Nous avons partagé ces informations avec les autorités américaines et nous allons continuer à travailler avec elles si nécessaires", explique Stamos.

2018 : l'affaire Cambridge Analytica

La polémique. Le 17 mars, le Guardian et le New York Times révèlent que Cambridge Analytica, une entreprise proche de Donald Trump, utilisé les données d'utilisateurs de Facebook pour développer un outil informatique permettant de cibler des électeurs, afin de peser dans la campagne présidentielle de 2016. Selon les deux journaux, le réseau social était au courant de la collecte de données, réalisée via une application, depuis 2015. Son inaction est à nouveau montrée du doigt. D'après un ancien responsable d'exploitation du réseau social, Sandy Parakilas, interrogé par une commission parlementaire britannique, "Facebook était au courant de ce qui se passait et n'a prévenu personne".

La réponse de Facebook. Une fois de plus, Mark Zuckerberg semble tarder à comprendre l'ampleur du problème. Il attend quatre jours pour s'exprimer publiquement, sur le réseau social*, et dans plusieurs médias américains. "Nous avons la responsabilité de protéger vos données et si nous ne pouvons pas le faire, nous ne méritons pas de vous servir", écrit-il, ajoutant que le groupe allait examiner de près les applications présentes sur Facebook. Il estime cependant "les actions les plus importantes avaient déjà été prises" en 2014 pour contrôler des applications tierces comme celle utilisée par Cambridge Analytica.

Une réponse jugée peu convaincante. "J'ai vu la nuit dernière que Mark Zuckerberg s'était excusé et avait dit qu'ils allaient faire des changements. Mais franchement, je ne pense pas que ces changements aillent assez loin", a déclaré jeudi le ministre britannique de la Culture Matt Hancock. "Beaucoup de questions restent sans réponse", réagit sur Twitter* le président du Parlement européen Antonio Tajani. "Cela ne va pas suffire", a sèchement commenté un élu démocrate à la Chambre des représentants, David Cicilline.

*Tous les liens de cet article sont en anglais.