La création de la première cellule vivante synthétique suscite une grande émotion mais aussi des critiques

Joël de Rosnay, docteur en Sciences, président exécutif de Biotics International et conseiller de la présidente de la Cité des Sciences à Paris, s'oppose fermement à l'effet d'annonce qui a suivi par l'institut américain de Craig Venter.Est-il juste de dire que Craig Venter a créé la vie ?

(AFP John Gurzinski)

Joël de Rosnay, docteur en Sciences, président exécutif de Biotics International et conseiller de la présidente de la Cité des Sciences à Paris, s'oppose fermement à l'effet d'annonce qui a suivi par l'institut américain de Craig Venter.

Est-il juste de dire que Craig Venter a créé la vie ?

Joël de Rosnay, qu'a créé selon vous Craig Venter ?
Joël de Rosnay
: "Il n"a pas créé la vie ! Il a transféré un programme génétique sous forme d"ADN synthétique dans une bactérie vidée de tous les programmes qui la faisaient fonctionner et vivre. Soit 495 gènes représentant plus d"un million de paires de lettres chimiques du code génétique. Comme si on retirait le disque dur d"un portable, laissant une coque vide, et qu"on le remplaçait par un autre disque dur de la même marque, mais contenant des logiciels et des informations différents. Il a pris une mini-bactérie, 100 fois plus petite qu"une tête d"épingle et l"a vidée de son génome (toute sa banque d"ADN). Puis il a écrit sur un ordinateur, comme pour du traitement de texte, la succession des 4 lettres du code génétique (représenté par les lettres A,T,G, C). Par exemple : ATTTGCCCAAATAGGGCCC, pour créer les instructions nécessaires pour faire "revivre" la bactérie vide. Cette séquence numérique a été envoyée à une machine automatique à synthétiser les gènes (une sorte d"imprimante à ADN). Il en est sorti de longs morceaux de "vrai" ADN, ensuite collés les uns aux autres. C"est cette longue chaîne, le bio-logiciel en quelque sorte, qui a été introduit dans la bactérie vide. Tour de force quand même : elle s"est remise à transformer l"énergie extérieure en sa propre énergie et à se reproduire ! C"est le premier être vivant dans l"histoire de notre planète qui n"a pas d"ancêtres ! Et dont le "père" est un ordinateur !

Quelles sont les applications possibles de ce type d'expériences ?
Joël de Rosnay
: "Elles sont nombreuses dans le domaine de la santé ou de l'énergie mais aussi pour lutter contre des risques bioterroristes. Déjà des jeunes "bricoleurs du vivant" les "biohackers" ont fait beaucoup mieux que Craig Venter. Mais on parle plus de lui car c"est un communicateur hors pair et l"actionnaire principal de la société qui a réalisé l"expérience.

- Meredith Patterson, par exemple, programmatrice d'ordinateur le jour et biohackeuse le soir, réalise des expériences de biologie de synthèse dans sa cuisine à San Francisco. Elle a développé une nouvelle bactérie capable de prendre une couleur verte, lorsqu"elle se trouve en présence de mélamine, un produit chimique qui a pollué, en Chine, des milliers de tonnes de lait industriel. En 2008, quatre bébés chinois en sont morts et des dizaines de milliers d"autres sont tombés malades après avoir absorbé ce lait artificiel pour nourrisson. La mélamine, y avait été ajoutée afin de le faire apparaître comme "enrichi" en protéines.

- Une équipe d'étudiants de l'université de Virginie ont fait encore plus fort sur la qualité de l'eau. Elle a mis au point une bactérie artificielle susceptible d"absorber l"arsenic présent dans l"eau potable! Près de 135 millions de personnes dans le monde sont intoxiquées, à des degrés divers, par l'arsenic de l'eau.

- Et même Bill Gates se met à financer la biologie de synthèse, cette fois pour lutter contre le paludisme ! Sa Fondation a investi 50 millions de dollars pour faire fabriquer par l"équipe de Jay Keasling, professeur à l"Université de Californie à Berkeley, une levure synthétique qui produit de l"artémisine, une molécule à 90% efficace contre toutes les souches de paludisme. Elle pourra permettre de traiter jusqu"à 200 millions de patients parmi les 500 millions atteints de paludisme chaque année ! Grâce à la biologie de synthèse, on va passer d"un coût de plusieurs dollars par dose à quelques centimes seulement…"

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