Jean-Luc Mélenchon a-t-il raison de s'en prendre à Assassin's Creed Unity ?

Le cofondateur du Parti de gauche estime que ce jeu vidéo, dont l'action se déroule pendant la Révolution française, est une "propagande contre le peuple".

Une image du jeu Assassin\'s Creed Unity où le joueur incarne Arno, un jeune Parisien qui vit à l\'époque de la Révolution française.
Une image du jeu Assassin's Creed Unity où le joueur incarne Arno, un jeune Parisien qui vit à l'époque de la Révolution française. (SIPA / AP)

C'est le nouveau cheval de bataille de Jean-Luc Mélenchon. Invité sur France Info, l'ancien candidat du Front de gauche à la présidentielle s'en est pris, vendredi 14 novembre, au jeu vidéo Assassin's Creed Unity. Edité par Ubisoft, il plonge le joueur dans le Paris de la Révolution française. "C'est de la propagande contre le peuple. Le peuple, c'est des barbares, des sauvages sanguinaires, peste Jean-Luc Mélenchon. On dénigre pour dénigrer ce qui nous rassemble, nous, les Français. C'est une relecture de l'histoire en faveur des perdants et pour discréditer la République une et indivisible."

Le cofondateur du Parti de gauche reprend en fait à son compte une polémique lancée par Alexis Corbière, secrétaire national du parti et coauteur du livre Robespierre, reviens ! (éd. Bruno Leprince, 2012). Dans un post de blog mis en ligne jeudi 13 novembre, jour de la sortie du jeu, il critique point par point une bande-annonce d'Assassin's Creed, qui fait du peuple de Paris "une cohorte brutale et sanguinaire" et qualifie Maximilien Robespierre de "bien plus dangereux que n'importe quel roi".

Jean-Luc Mélenchon et le Parti de gauche ont-ils raison de s'en prendre ainsi à Assassin's Creed Unity ? Elements de réponse.

Oui, le jeu vidéo est un produit culturel comme les autres

Avant de s'attaquer à Assassin's Creed, les deux responsables politiques prennent le soin de préciser qu'ils n'ont rien contre le jeu vidéo en tant que tel, au contraire. "Je prends au sérieux les jeux vidéo. (...) C'est une forme d'art, comme l'a été la bande dessinée, autrefois méprisée, aujourd'hui devenue un art", explique Jean-Luc Mélenchon.

Sur Arrêts sur images, Alexis Corbière explique aussi qu'il critique Assassin's Creed parce que le jeu vidéo est "un objet culturel de grande importance, qui touche beaucoup de gens". "Pourquoi ne s'interrogerait-on pas là-dessus aussi ?" lance-t-il. Une position remarquée par le site spécialisé Jeuxvideo.com, qui salue "un discours bienvenu". "C'est d'ailleurs assez nouveau, et très appréciable, puisque le jeu est traité comme n'importe quel produit culturel", note le site.

Contacté par francetv info, le sociologue Laurent Trémel, auteur avec Tony Fortin de l'ouvrage Mythologie des jeux vidéo (éd. Cavalier bleu, 2009), se félicite de la polémique. "J'attendais depuis plusieurs années que des partis politiques interviennent d'une manière critique dans le débat sur le contenu des jeux vidéo. Ils sont parfaitement dans leur rôle, il y a là une question éducative", explique-t-il, déplorant que les débats sur ces jeux tournent uniquement autour de la violence.

Non, il n'a pas joué au jeu

Les critiques de Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière sont cependant fragilisées par le fait qu'ils n'ont pas touché une manette avant de critiquer le jeu. "Je pratique bien des choses, mais pas celle-là", assume le premier. L'objet à l'origine de leur courroux est une bande-annonce commandée par Ubisoft à Tony Moore et Rob Zombie. On n'y trouve aucune image du jeu. Il s'agit en fait d'un dessin animé qui revisite le jeu avec le regard de deux auteurs spécialisés dans les films d'horreur ou les bandes dessinées de zombies.

Non, ce n'est pas un cours d'histoire

La Révolution française n'est en fait pas au cœur du jeu, même si le héros croise des personnages historiques comme Robespierre ou Napoléon Bonaparte. "On ne voulait pas mettre l’histoire autant en avant que dans d’autres épisodes. La Révolution n'est qu'une toile de fond", explique l'un des producteurs du jeu au Monde.fr"Si l'on assistera brièvement aux Etats généraux ou même à la prise de la Bastille, on reste un spectateur assez lointain de ces événements", confirme le site spécialisé Gamekult dans sa critique du jeu. Comme les autres épisodes de la série, Assassin's Creed est avant tout un combat entre les confréries fictives des Assassins et des Templiers.

"C'est un jeu grand public, pas une leçon d'histoire", résume le producteur au Monde.fr. Et ce n'est pas son rôle. "Ce que Jean-Luc Mélenchon, comme Alexis Corbière, pensent ou font mine de penser relève d’une sorte de pensée magique. Ce serait à la fiction de remplir une mission pédagogique de transmission de la mémoire", regrette notre blogueur Jean-Christophe Piot sur son blog historique Déjà vu.

Oui, tous les joueurs ne font pas la différence entre fiction et réalité historique 

Dans son post de blog, Alexis Corbière précise pourquoi, selon lui, le jeu pose problème. "Un jeu vidéo peut être aussi le vecteur pour transmettre des idées et des valeurs culturelles, écrit-il sur son blog. Dans la jeunesse, il peut même sans doute être plus efficace que tous les cours d’histoire que propose l’Education nationale".

Contacté par francetv info, Ubisoft balaye la critique. "Nous acceptons les remarques de fans d'où qu'elles viennent, ironise l'entreprise française. Assassin's Creed Unity est un divertissement grand public, les joueurs savent faire la part des choses pour profiter pleinement de cette fiction historique." L'éditeur glisse au passage que la sortie du jeu est accompagnée par un numéro spécial du magazine Historia, consacré à la Révolution française.

Pour le sociologue Laurent Trémel, "on ne peut pas se satisfaire de cette réponse". "Ce n'est pas vrai pour tous les joueurs, poursuit-il. Le fait que les joueurs font ou non la part des choses quand ils sont confrontés à des contenus historiques dépend de leur âge, de leur niveau d'études ou de leur niveau social." Des enfants d'enseignants n'auront ainsi pas la même réaction que ceux d'une famille modeste.

Oui, le jeu vidéo n'est pas neutre

Le sociologue, qui précise n'avoir pas joué à cet épisode d'Assassin's Creed, estime lui aussi que le jeu peut véhiculer des valeurs ou une idéologie. Dans cette série, "on justifie le fait qu'un groupe d'individus, des assassins gentils, tuent des personnages méchants. (...) On s'arroge le droit d'éliminer. (...) La valorisation de formes d'assassinats justifiées ne me semble pas correspondre aux valeurs républicaines de justice", juge-t-il.

Cette question ne se pose pas seulement à Assassin's Creed. Laurent Trémel a travaillé sur des jeux comme Civilization ou Age of Empires. Il souligne "la valorisation biaisée des civilisations de souche nord-européenne" dans les trois volets du premier jeu, et la nécessité "d'éliminer jusqu'à la moindre unité civile de la civilisation adverse pour gagner" dans le second. "Cela présente une vision de la guerre problématique", résume-t-il.

Autre exemple cité par Laurent Trémel, Age of Empires III. Dans la première version du jeu, qui se déroule à l'époque de la colonisation de l'Amérique du Nord, les tribus indiennes n'étaient que des supplétifs des armées européennes que le joueur pouvait contrôler. Microsoft avait finalement rectifié le tir en proposant une extension, The Warchiefs, où l'on pouvait également incarner les Amérindiens. "Les producteurs de jeux vidéo ont le droit de faire des uchronies [reconstruction fictive de l'histoire], mais c'est bien que les historiens en critiquent le contenu", conclut-il.