"J'ai des amis qui n'ont jamais pu s'installer ici" : bienvenue à Zonza, le village corse où Airbnb occupe de plus en plus de place

Dans cette commune entre mer et montagne, 12% des logements sont à louer sur Airbnb, selon "Alternatives économiques". Le développement de la plateforme a peu à peu changé les habitudes.

Le village de Zonza en Corse-du-Sud, le 14 juin 2018.
Le village de Zonza en Corse-du-Sud, le 14 juin 2018. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

Quand on arrive à Zonza, impossible de louper la Casa Lia. Construite en bord de la D420, une route sinueuse qui traverse les montagnes de la Corse-du-Sud, la maison de Jean-Luc Antoni est nichée en plein cœur de l'Alta Rocca, fièrement appelée la "Terre des seigneurs" par les habitants du coin. Depuis un peu plus d'un an, ce Corse de 38 ans loue deux chambres de sa maison ainsi que deux chalets en bois sur la plateforme de locations Airbnb.

Un choix devenu presque banal ici puisque la commune de Zonza, où est situé le village du même nom, est l'une des municipalités de France où le nombre d'annonces Airbnb, par rapport à l'ensemble des logements, est l'un des plus élevés de France : 12%, selon les données d'Inside Airbnb publiées par Alternatives économiques"C'est mon unique revenu", pointe Jean-Luc Antoni en se dirigeant vers l'enclos des chèvres installé dans son jardin.

Après m'être séparé de la mère de mes filles, je ne voulais plus être dans le milieu professionnel. Je voulais rester chez moi, avoir une vie tranquille. Airbnb m'a permis de faire tout ça.Jean-Luc Antonià franceinfo

Il y a deux ans, cet ancien fonctionnaire de la mairie de Bastia à l'allure sportive a retapé les ateliers qu'il utilisait pour vendre des canistrellis et les a transformés en chalets. Le plus petit peut accueillir quatre personnes, le second six. À 100 euros la nuit en haute saison, Jean-Luc Antoni a gagné en 2017 "environ un smic mensuel sur l'année". "Ça me permet de vivre, simplement, mais ça me suffit. Je trouve ça génial, je ne changerais pour rien au monde."

Jean-Luc Antoni devant l\'un des chalets, à Zonza en Corse-du-Sud, le 12 juin 2018.
Jean-Luc Antoni devant l'un des chalets, à Zonza en Corse-du-Sud, le 12 juin 2018. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

Un peu plus haut, au cœur du village, plusieurs habitants ont fait la même démarche. Selon nos recherches, le centre de Zonza compte, début juin, une dizaine d'annonces Airbnb pour un peu moins de 300 habitants.

"C'est simple, pratique et à la mode"

Au pied de l'église, la Casa Maria est aussi à louer depuis un an. Elle appartenait à la grand-mère de Jean-Pierre Rocca Serra, un professeur de corse de 43 ans. "À sa mort, j'y ai fait des travaux et je l'ai mise sur Airbnb", raconte ce Corse à la voix chantante. En 2017, elle lui a rapporté un peu plus de 2 000 euros. "Ça met du beurre dans les épinards et ça permet de rembourser les travaux, poursuit-il en tirant une bouffée de sa cigarette. Airbnb, c'est simple, clair, pratique, à la mode, et ça permet de rencontrer les voyageurs."

Jean-Pierre Rocca Serra devant la Casa Maria à Zonza, le 13 juin 2018.
Jean-Pierre Rocca Serra devant la Casa Maria à Zonza, le 13 juin 2018. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

Les voyageurs sont d'ailleurs très nombreux à Zonza, et ce depuis des années. Près de 14 000 touristes passent chaque année par l'office de tourisme du village, "mais on estime qu'un voyageur sur dix vient nous voir", précise-t-on. Situé au carrefour des principaux chemins touristiques de la Corse-du-Sud, c'est l'étape privilégiée des randonneurs qui s'aventurent entre les massifs de Bavella ou de l'Ospedale.

"Le tourisme a toujours été l'activité principale ici", détaille Michel Lucchini, assis à la terrasse d'un bistrot de la place, la silhouette ronde et la casquette vissée sur ses cheveux blancs. "Dans les années 1950, il n'y avait que quatre hôtels. Puis tout s'est développé, les commerces, les restaurants, les activités… Les touristes étaient toujours plus nombreux mais le village ne pouvait plus s'agrandir, confie-t-il avant de se servir un verre d'Orezza à la grenadine. En montagne la vie est difficile, alors les habitants en ont profité pour louer leurs logements."

"Ça devient un sujet entre nous"

Derrière le comptoir de son snack où l'on se targue de cuisiner "le meilleur burger d'Europe", le Marseillais Jean-Philippe Olivieri acquiesce. "Ça devient un sujet entre nous, qui loue, qui ne loue pas", lance le quarantenaire aux yeux bruns. Dans le village, impossible pourtant de déterminer exactement qui est sur Airbnb et quels voyageurs y ont recours.

On voit de plus en plus de touristes venir passer juste une nuit, clés en main. Ils réservent parfois au dernier moment. C'est comme Uber, c'est super facile.Jean-Philippe Olivierià franceinfo

Facile et aussi moins cher. "On a loué une maison plus bas pour 50 euros la nuit, c'est un super rapport qualité prix, racontent Marie-Clémentine et Robin, jeunes parents originaires d'Avignon rencontrés dans la rue principale. On est tranquilles, on peut cuisiner si on veut et être un peu isolés."

"Ils me volent mes clients"

Ces locations ne font cependant pas que des heureux. Au village, les professionnels du secteur contre-attaquent, parfois de façon inattendue. "Je me fais concurrence à moi-même !" sourit Dominique Pietri, gérant de l'hôtel La Terrasse, niché en hauteur du village. Construit dans les années 1930, l'établissement familial possède 13 chambres et peut recevoir 200 personnes dans le restaurant. "Il y a quatre ans, j'ai vu mon chiffre d'affaires s'effondrer. Même s'il y a beaucoup de touristes en été, il n'y a plus assez de monde pour tout remplir, souligne ce Corse au crâne nu, fier de connaître "tout le monde sur l'île".

Alors, lorsqu'un de ses amis lui a suggéré de mettre son studio sur Airbnb, il n'a pas hésité. "J'en suis très content, je loue une centaine de nuits par an pour 60 à 80 euros la nuit. Ça me paye les charges et ça complète mon revenu." Plus bas, l'Hôtel du tourisme, trois étoiles au compteur, s'y est aussi mis en louant deux appartements.

François Quilichini, gérant de l\'hôtel L\'Aiglon à Zonza, le 13 juin 2018.
François Quilichini, gérant de l'hôtel L'Aiglon à Zonza, le 13 juin 2018. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

Pour d'autres, la croissance d'Airbnb aggrave une situation déjà tendue. "Ils me volent mes clients", murmure François Quilichini, gérant de l'hôtel L'Aiglon. Dans la salle à manger de l'hôtel, construit en 1914, un chant polyphonique corse résonne entre les étagères chargées de pots de thé et de vieux moulins à café. "Y'en a partout des Airbnb, en face quelqu'un loue son studio, l'étage du dessus aussi...", affirme ce Corse aux cheveux bouclés, en croquant dans une tartine de confiture.

J'ai vu des matelas être montés là-haut, et il y a des allers-retours incessants dans l'escalier. C'est tous les jours, surtout maintenant.François Quilichinià franceinfo

Pour résister, il a payé 5 500 euros pour refaire son site, mais il ne lui apporte aucune location. "Quand on tape 'hôtel Zonza' sur internet, on tombe d'abord sur Booking et Airbnb. Le premier prend 17% de commission. C'est du racket, déplore-t-il en ouvrant son courrier. Et on est obligés d'y être car les gens ne jurent que par ça."

"En bas, c'est le Texas"

Ce combat mené entre les hôteliers et les sites de location existe depuis longtemps "en bas", sur le littoral. Selon les données d'Airbnb, 400 annonces y ont été publiées l'année dernière pour 3 933 logements, dont 71% de résidences secondaires, selon des chiffres de l'Insee daté de 2014. Le revenu annuel moyen d'un loueur Airbnb était de 3 400 euros. "En bas, c'est le Texas, la Californie", nous prévient-on avant de prendre la route.

À Pinarello, petit hameau maritime bordé de cafés, l'Hôtel du golf fait grise mine. "On ne joue pas avec les mêmes règles", soupire la gérante Marie-Lucile Bradesi, une Corse de 30 ans vêtue d'un gilet à capuche et d'un short de plage. "Quand je loue un studio 100 euros, la moitié part déjà dans les charges. Sur Airbnb, rien n'est taxé et ce n'est qu'un revenu de plus pour les loueurs." Dans les faits, les loueurs doivent s'acquitter de la taxe de séjour et déclarer leurs revenus gagnés sur Airbnb.

L\'église de Pinarello au bord de la mer, le 13 juin 2018.
L'église de Pinarello au bord de la mer, le 13 juin 2018. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

Entre 2016 et 2017, son hôtel a perdu 30% de son chiffre d'affaires, "malgré le fait qu'on ait transformé les chambres en studios pour s'adapter", précise Franck Bradesi, fondateur du lieu aux faux airs de Richard Bohringer. Airbnb n'est "pas le seul responsable de cette situation", nuance la famille, c'est juste un "syndrome" de plus. La plateforme s'est développée dans un contexte déjà explosif : celui des résidences secondaires sur la côte, vides durant l'année et louées seulement en été, pour la "rentabilité saisonnière". Début juin, alors que la saison débute, presque toutes les villas du bord de mer ont encore les volets clos.

"Tout est réservé au tourisme"

"Les banques prêtent de l'argent aux particuliers car elles savent qu'ils vont louer l'été. Nous, si on veut emprunter, on nous demande d'abord si on est sûrs qu'on va travailler !" s'étrangle Marie-Lucile Bradesi. Idem pour les locaux qui souhaitent se loger à l'année. "Tout est réservé au tourisme et c'est plus rentable de ne louer que l'été, détaille son compagnon, un trentenaire aux longs cheveux blonds et yeux azur. J'ai des amis qui n'ont jamais pu s'installer ici."

Au-delà de l'économie, les Bradesi déplorent l'évolution des comportements induits selon eux par ces sites. "Même s'ils sont devant l'hôtel, les gens préfèrent réserver par internet, décrit Marie-Lucile Bradesi. Ils arrivent, ne nous regardent même pas mais nous notent sur internet. On est devenu des dépanneurs. Les gens louent une villa pour la semaine sur Airbnb puis ils dorment une nuit chez nous juste avant de reprendre l'avion." Malgré son hostilité, elle estime qu'Airbnb n'a pas encore fini de croître et envisage un jour de s'y inscrire : "Il faut suivre, on est obligés de s'y mettre."

Certains me font du chantage pour que je baisse mes prix parce qu'ils ont vu moins cher sur Airbnb.Marie-Lucile Bradesià franceinfo

"Certains passent de fausses annonces"

À l'office de tourisme de Sainte-Lucie-de-Porto Vecchio, on a du mal à chiffrer l'ampleur du phénomène. "On recense 35 000 lits dans la commune. Mais on ne peut pas compter ceux sur Airbnb car tous ne sont pas enregistrés en mairie, explique sa directrice, Sandra Agostini. On est plus proches de 50 000 lits en réalité." Sur ces lits, certains n'existeraient même pas. "Aucun acte de propriété n'est demandé sur Airbnb, certains passent donc de fausses annonces", affirme-t-elle.

Depuis quelques étés, on voit des gens arriver le samedi soir en urgence parce que le logement qu'ils ont réservé n'existe pas. Parfois, ils ont déjà payé un acompte ou même le loyer entier !Sandra Agostinià franceinfo

Contacté, Airbnb assure que ce genre de situation est quasi impossible : "S'il y avait une fausse annonce, les gens l'indiqueraient tout de suite et l'annonce serait supprimée immédiatement."

Du côté de la mairie, on reconnaît aussi être "dans le flou complet", mais le sujet est pris au sérieux car il représente un manque à gagner pour la commune. À Zonza, les loueurs doivent reverser "30% des revenus tirés de la location" à la municipalité pour la taxe de séjour, précise Pierre-Paul Degortes, premier adjoint. "J'ai une équipe chargée de traquer les locations non déclarées sur internet, précise-t-il. Elle fait ce travail en attendant la récolte automatique de la taxe de séjour." Airbnb s'est en effet engagé à récolter automatiquement cette taxe et à la reverser aux communes françaises concernées dès juillet.

La rue principale du village de Zonza en Corse-du-Sud, le 12 juin 2018.
La rue principale du village de Zonza en Corse-du-Sud, le 12 juin 2018. (ELISE LAMBERT/FRANCEINFO)

De retour dans le village de Zonza, alors que la nuit tombe doucement au-dessus des montagnes, les habitants semblent encore loin du tumulte de la côte. Certains pensent quand même à l'avenir. "À long terme, finir dans un village où tout est sur Airbnb, où un seul site gère tout le tourisme je trouve ça dommage et dangereux, conçoit Jean-Philippe Olivieri en fermant son snack. Si demain le site ferme, que feront tous ces gens ? Ils ne travailleront plus ?"