Pourquoi Hollande tente de reprendre la main sur la laïcité

Le président a estimé hier que le législateur devait intervenir dans le débat sur la laïcité, après l'annulation par la Cour de cassation du licenciement d'une employée voilée de la crèche Baby Loup.

François Hollande sur le plateau de France 2, à Paris, le 28 mars 2013.
François Hollande sur le plateau de France 2, à Paris, le 28 mars 2013. (FRED DUFOUR / AFP)

C'est le moment de l'entretien où François Hollande a eu le plus de mal à faire de la pédagogie. Une décision de justice vient de s'inviter dans l'émission : l'annulation en Cour de cassation du licenciement d'une salariée voilée de la crèche Baby Loup.

Jeudi 28 mars, sur France 2, le président a fait savoir qu'il ne prenait pas cet événement à la légère. Tout en restant très flou dans la formulation de son projet. "Dès lors qu'il y a contact avec les enfants, dans ce qu'on appelle le service public de la petite enfance, (...), il doit y avoir une certaine similitude par rapport à ce qui existe dans l'école. Donc je pense que la loi doit l'interdire."

La porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, avait préparé le terrain le 20 mars, en affirmant : "S'il y a nécessité de préciser les choses par la loi, nous ne l'excluons pas." 

Pourquoi le président tente-t-il de reprendre la main sur la laïcité, une question de société, alors que l'exécutif ne cesse de répéter que l'emploi est la mère de toutes les batailles ? Francetv info a identifié trois raisons expliquant cette annonce du chef de l'Etat.

Pour répondre à une demande des Français

Plus de huit Français sur dix (84%) sont opposés au port du voile ou du foulard islamique dans les lieux privés ouverts au public, selon un sondage Ifop pour Dimanche Ouest-France, publié quelques jours après la décision de la Cour de cassation. Une tendance également constatée par l'institut BVA, qui indique que 86% des Français sont favorables "à ce qu'une loi interdise désormais le port visible de tout signe d'appartenance religieuse ou politique".

Surtout, cet avis dépasse le clivage gauche/droite. Si, selon l'Ifop, 98% des sympathisants du FN et 92% de ceux de l'UMP sont sur cette position, elle est également partagée par 77% des proches de la gauche. Et parmi ces derniers, ceux qui n'y sont pas opposés ne sont pas tant favorables (7%) qu'indifférents (16%), note l'institut.

Un état des lieux qui éclipse pourtant une différence majeure entre la gauche et la droite sur cette question. En effet, "le rejet du foulard islamique s'accompagne chez les laïques de gauche de la tolérance, chez les laïques de droite, de l'hostilité à l'égard des immigrés", notent deux chercheurs de Sciences Po, auteurs d'une étude sur "les dimensions de la laïcité dans la France d'aujourd'hui".

Pour ne pas se laisser doubler par la droite

Sur le plan politique, François Hollande contrecarre l'UMP, qui a annoncé préparer une proposition de loi sur la laïcité après la décision de la Cour de cassation. Le principal parti d'opposition s'est montré très offensif sur ce thème, avec notamment l'interdiction du port de la burqa. Mais le président tente également de ne pas se laisser déborder par le Front national. Le parti d'extrême droite - qui a sorti le PS lors de législatives partielles dans l'Oise - a fait de la laïcité l'un de ses fondamentaux. "C'est plutôt une nouveauté car ce n'était pas du tout le cas il y a quinze ans", commente pour francetv info Vincent Tiberj, chargé de recherches au Cevipof.

"Sauf que 'laïcité' est devenu un terme derrière lequel se cachent deux visions. D'un côté, il y a la conception historique, celle de la loi de 1905, qui prône une neutralité de l'Etat ; de l'autre la version plus récente, qui est surtout devenue une forme d'islamophobie", analyse le politologue.

"Le problème pour François Hollande, c'est que ses prises de position sur ce sujet le rapprochent de la première vision. Elles ne vont donc pas amener à lui des électeurs de l'UMP et du FN", poursuit-il. D'autant plus que "c'est aujourd'hui la deuxième vision qui est dominante", estime Vincent Tiberj. Un retournement de situation étonnant, car dans les années 90, la laïcité était surtout une valeur de gauche, qui s'opposait à l'influence de l'Eglise catholique.

Pour renouer avec ce qu'il avait dit lors de la campagne

Le candidat Hollande avait montré un intérêt pour les problématiques religieuses, alors même que son entourage le décrivait "relativement indifférent à ces questions", comme le rapportait Le Monde.

Dans son discours du Bourget du 22 janvier 2012, le candidat socialiste annonce son intention d'inscrire dans la Constitution les deux premiers articles de la loi de 1905, relative à la séparation des Eglises et de l'Etat. Objectif : renforcer "une laïcité qui libère et protège". Il s'est ensuite montré plus précis, à Bercy, le 29 avril. Il demande alors aux religions - qu'il "ne juge pas" - "le respect de l'espace public et de la dignité humaine, de l'égalité entre les femmes et les hommes". Et d'ajouter : "Je laisse les religions tranquilles car je ne voudrais pas qu'elles interfèrent dans le débat public." Un objectif impossible à atteindre pour Vincent Tiberj car, selon lui, "l'espace public ne peut pas être neutre".

Quoiqu'il en soit, cette volonté d'investir le terrain de la laïcité a été réaffirmée, en décembre, lorsque François Hollande a annoncé la mise en place pour 2013 d'un "Observatoire national de la laïcité". Une instance dans les cartons depuis 2003 que le président de l'époque, Jacques Chirac, n'avait pas porté jusqu'au bout.

Mais ces décisions annexes n'ont qu'une faible portée, selon Vincent Tiberj. "Ce n'est pas ce que les Français attendent de François Hollande. Ce n'est même pas ce que veut son électorat. Les Français veulent des mesures pour l'emploi", analyse le chercheur, rappelant que "la France est de moins en moins croyante et pratiquante".