Jusqu'où aller pour améliorer l'alimentation des Français ?

La ministre de la Santé a reçu 15 recommandations pour inciter les Français à manger sain. Des idées ambitieuses, mais conventionnelles à côté de certaines initiatives observées à l'étranger. 

Des fruits et légumes vendus sur le marché de Saint-Martin-de-Ré, sur l\'île de Ré, le 19 juin 2013.
Des fruits et légumes vendus sur le marché de Saint-Martin-de-Ré, sur l'île de Ré, le 19 juin 2013. (PHILIP LEE HARVEY / CULTURA CREATIVE / AFP)

La ministre de la Santé, Marisol Touraine, a reçu, mardi 28 janvier, les recommandations de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en matière alimentaire. Le professeur Serge Hercberg, spécialiste de la nutrition, y dévoile 15 idées pour inciter les Français à manger sain. Dans le prolongement du programme Manger bouger, et son mantra "au moins cinq fruits et légumes par jour", elles invitent les pouvoirs publics à mettre le nez dans nos assiettes.

Identifier et étiqueter les produits (ou rayons de produits) bons pour la forme, distribuer aux familles modestes des tickets "fruits et légumes" non-échangeables, taxer les aliments gras et baisser la TVA des aliments sains, favoriser l'accès au sport dans les familles défavorisées... ces propositions sont ambitieuses, mais Serge Hecberg l'assure : "C'est possible". D'ailleurs, certains, à l'étranger et même chez nous, ont fait l'essai, ou ont tenté d'aller encore plus loin dans les politiques de prévention. Voire un peu trop loin...

Appliquer les méthodes du marketing à la cantine 

Le rapport de l'Inserm propose d'identifier les produits sains avec un logo coloré, bien visible, porté sur le devant de l'emballage. Objectif : mettre en avant cet argument de vente incontestable. 

Aux Etats-Unis, des cantines scolaires exploitent déjà ces fondamentaux du marketing. Pour inciter les élèves à choisir les aliments sains dans les cafétérias des établissements scolaires, les initiateurs du projet Smarter Lunchrooms Movement agissent sur l'aménagement de l'espace. Désarmant de simplicité et efficace : en déplaçant le comptoir à salades dans un endroit bien en vue, les ventes de certaines denrées qui y étaient proposées ont augmenté de 250% à 300%. Si les lois du marketing ont imposé les sucreries à la caisse, ces mêmes formules magiques ne peuvent-elles pas propulser les aliments sains en tête de gondole ? De la même manière, le projet a montré que des carottes rebaptisées "carottes à vision rayon X" étaient plébiscitées par rapport à celles nommées "aliment du jour." 

A tenter ? Evidemment. "Pomme riche en swag", "1 banane magique achetée, 1 banane magique offerte", "50% sur les salades martiennes" : mais que font les agences de pub ?  

Moduler les aides sociales en fonction de l'hygiène de vie

Le lien entre précarité et obésité a été maintes fois établi. Pour lutter contre ces inégalités, le rapport de l'Inserm propose, entre autres, d'imaginer des coupons "fruits et légumes" pour les familles modestes.

A Londres, le rapport d'un think tank (lien en anglais) pour le conseil de la ville de Westminster, dominé par les conservateurs, a imaginé une politique bien plus radicale pour mettre les familles défavorisées à la diète : couper les aides sociales aux personnes en surpoids qui ne font pas d'effort pour maigrir, et à l'inverse, encourager les plus motivés.

Comment ? Grâce aux médecins, chargés de prescrire de l'exercice aux patients en surpoids. Equipés d'une carte, les malades "pointent" lorsqu'ils utilisent un équipement sportif de la ville. A partir des données recueillies par cette carte et comparées avec la prescription, la municipalité peut moduler les allocations. Stigmatisante (au choix, pour les obèses, pour les bénéficiaires des aides sociales, et pour ceux qui cumulent les deux critères), cette proposition a fait scandale début 2013. "Le vrai propos de ce rapport est de motiver les gens qui veulent mincir", plaidait alors, sans convaincre, l'un des auteurs, cité par le Huffington Post (en anglais). Depuis, aucune ville n'a tenté de mettre cette idée à exécution.

A tenter ?  La carte qui permet de suivre l'assiduité, pourquoi pas, si c'est pour rendre des comptes à son médecin ou s'autodiscipliner. Pas pour cafter à la CAF. 

Convertir les kilos en cash

Une étude américaine (en anglais) publiée en mars 2013 l'affirme : l'appât du gain combat la graisse. Dans le premier groupe objet de l'expérimentation, des personnes étaient récompensées ou sanctionnées (20 dollars par mois) en fonction de leur perte de poids. Un second groupe devait, quant à lui, tenter de maigrir sans compensation financière. Résultat : les cobayes tapés au porte-monnaie ont été plus nombreux à atteindre leur objectif (62% contre 26%) et ont perdu plus de poids. Cette même année, deux villes, Dubaï (Emirats arabes unis) et Osaka (Japon), ont pris cette étude au mot. 

Pendant le mois de jeûne du ramadan, les habitants de la première ville des Emirats étaient invités à participer à un concours. Le but : perdre au moins 2 kilos afin de décrocher un prix. Parmi les 2 648 participants, un architecte de 27 ans a maigri de 26 kilos et remporté le gros lot. En novembre, il a reçu 23 grammes d'or, pour une valeur d'environ 2 000 euros, a rapporté Gulfnews.com (en anglais). Il a assuré à cette occasion qu'il poursuivait dans la bonne voie, boycottant toujours la junk food.

Au Japon, ce n'est pas une ville mais une résidence qui a mis ses locataires (des femmes uniquement) au défi de rester svelte. Cette fois, pour faire fondre le montant du loyer, indique Le Parisien. "Chaque kilo pris ou perdu représente alors un rehaussement ou un rabais de 1 000 yens (7,50 euros) sur la somme à verser." Pour pimenter le jeu, tout est gratuit dans le bâtiment, de la salle de gym aux distributeurs de sucreries. Pourquoi ce piège : "Pour apprendre [aux locataires] à 'résister à leurs tentations'", selon l'administratrice un peu sadique de l'entreprise qui a inventé ce concept.

A tenter  ? Efficace, vraiment ? Selon l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, 80 % des personnes ayant effectué un régime reprennent du poids un an après la fin de ce dernier. Alors, la diète express sans suivi, non merci. Le rapport de l'Inserm épingle d'ailleurs ces régimes : il prône l'interdiction totale de la publicité (TV, radio, presse écrite, internet) pour tous produits de régime amaigrissants (suppléments/compléments, livres ou méthodes.)

Prescrire de l'exercice sur ordonnance

Le professeur Serge Hercberg préconise également de faciliter, pour tous, la pratique d'une activité physique et sportive, via notamment des "tickets sports" pour que les familles défavorisées inscrivent leurs enfants dans des clubs.

A Strasbourg, le sport peut vous être imposé (gentiment, hein, c'est pour votre bien) par un médecin. Du vélo, de la natation, du taï-chi, de la marche, de l'aviron... "Sport santé sur ordonnance" est une expérience menée depuis 2012. Quelque 120 généralistes participent à ce dispositif dont ont bénéficié 300 patients, essentiellement des personnes en surpoids ou diabétiques. Devant le succès rencontré par l'initiative, "elle va être prolongée et élargie à d'autres pathologies", et à d'autres villes, comme Blagnac, rapporte France 3 Midi-Pyrénées. 

"Après avoir investi près de 150 000 euros dans cette opération, Strasbourg espère passer le relais à l'Etat, faire de l'Assurance-maladie un acteur du dispositif", indique le site Allodocteurs. Jacques Bazex, membre de l’Académie nationale de médecine et auteur d’un rapport sur les bénéfices du sport, va plus loin. Cité par Terra Eco, il estime que cette activité devrait "être organisée par l’Etat, comme le sont le temps de travail et le temps scolaire". Et ce afin de lutter contre les inégalités. 

A tenter ? En 2008, le Plan national de prévention par l’activité physique ou sportive estimait déjà que les dépenses de santé pouvaient être réduites de "10% à 20% par la pratique régulière d’une activité physique ou sportive." Ou comment gagner sur tous les plans.