1974-1981 : comment est né le débat de l'entre-deux-tours

Le 10 mai 1974, pendant deux heures, Valéry Giscard d'Estaing affronte François Mitterrand et l'étrille. Sept ans plus tard, le socialiste fait poser un cadre très contraignant... et prend sa revanche.

Débat de l\'entre-deux-tours entre Valéry Giscard d\'Estaing (à g.) et François Mitterrand, le 5 mai 1981.
Débat de l'entre-deux-tours entre Valéry Giscard d'Estaing (à g.) et François Mitterrand, le 5 mai 1981. (AFP)

C'est un moment clé, très attendu par les électeurs français. Au fil du temps, le grand duel télévisé de l'entre-deux-tours, qui se déroule cette fois-ci mercredi 2 mai à 21 heures, est devenu une figure de style de la démocratie. Un exercice très maîtrisé. Si dès les années 1950, la télévision suédoise faisait vivre ce type de retransmission aux citoyens du pays, ce sont les Etats-Unis qui en ont définit les codes avec le match Kennedy-Nixon en 1960 : pas de corps-à-corps, chacun parle l'un après l'autre, quitte à se lever pour rejoindre une tribune laissée vacante par l'adversaire.

En France, il a fallu attendre quatoze ans pour goûter à ce "grand débat". Le 10 mai 1974, à 20h35 et pendant près de deux heures, Valéry Giscard d'Estaing affronte François Mitterrand. Il l'étrille. Le "Vous n'avez pas le monopole du cœur" du candidat de droite va s'avérer dévastateur.

Les deux animateurs de l'époque, Jacqueline Baudrier, alors directrice de la première chaîne, et Alain Duhamel, présentateur de "A armes égales", devaient être les incontournables distributeurs de la parole. Il n'en fut rien. Le carcan de la mise en scène, en revanche, a été bien visible : caméras fixes (l'unique plan large proposant une triste vue de profil des candidats) ; forme de la table dûment négociée comme celle des chaises ; distances et couleurs choisies au préalable, etc.

La tentative d'esquive de François Mitterrand

Sept ans plus tard, de l'aveu de tous, le candidat Mitterrand ne souhaitait aucunement renouveler l'expérience. Il avait mandaté deux émissaires, l'avocat Robert Badinter et le réalisateur Serge Moati, avec un secret espoir : le tandem devait proposer à la partie adverse un cahier des charges si exigeant qu'il finirait par bloquer le nouveau duel. "La règle numéro un était l'absence de plan de coupe", se souvient Serge Moati. Mais tout fut accepté en bloc par le clan giscardien. Le réalisateur Gérard Herzog et l'ex-ministre de la Culture Jean-Philippe Lecat pensaient que le candidat de droite ne ferait qu'une bouchée du socialiste. 

En désespoir de cause, un autre sujet polémique fut évoqué jusque dans les meetings socialistes : les journalistes présents au débat ne devaient pas appartenir à la "télé d'Etat", soupçonnée d'être giscardienne. Là encore, le choix de Michèle Cotta, chef du service politique de RTL, et de Jean Boissonnat, le rédacteur en chef du magazine économique L'Expansion, s'imposa en définitive.

Rassuré par le formatage très précis de l'émission et armé de petites phrases assassines ("Vous êtes l'homme du passif !"), Mitterrand parvint à surmonter l'épreuve. Pour lui, à l'époque, un véritable exploit. "En fait, nous avons inauguré toute une jurisprudence, raconte Serge Moati à FTVi. A savoir le fait qu'une émission de télé s'écrit par l'image, c'est-à-dire tout ce que l'on voit à l'écran, et qu'un débat politique se prépare avec les mots, que l'on ajuste comme des flèches. Aujourd'hui, tout cela s'est banalisé, mais l'organisation de ce duel, hors norme, reste une chose toujours délicate !"