Terrorisme : un programme de déradicalisation secrètement expérimenté depuis dix mois en France

Le programme Rive (Recherche et intervention sur les violences extrémistes) est unique en Europe. Il s'adresse à des personnes non détenues qui ont eu affaire avec la justice. Un long travail, basé sur la confiance et une approche sur mesure.

Le ministère de la Justice à Paris en octobre 2016
Le ministère de la Justice à Paris en octobre 2016 (LIONEL BONAVENTURE / AFP)
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Corinne AudouinRadio France

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Près de deux ans après les attentats du 13 novembre, qui ont fait 130 morts et plus de 400 blessés, la France est confrontée à la question de la déradicalisation, du désembrigadement. Depuis dix mois, secrètement, le ministère de la Justice expérimente un programme unique en Europe, intitulé "Recherche et intervention sur les violences extrémistes" (Rive).

Ce programme s'adresse à des personnes en attente de leur procès ou déjà condamnées, mais qui ne sont pas détenues. Elles sont sous main de la justice : par exemple, sous contrôle judiciaire, sous bracelet électronique, ou encore libres dans le cadre d'un sursis avec mise à l'épreuve. La garde des Sceaux, Nicole Belloubet, est allée, jeudi 9 novembre, rencontrer l'équipe de Rive, officialisant ainsi ce programme, qui à terme suivra 50 personnes originaires d'Île-de-France. Et franceinfo a pu rencontrer des membres des équipes qui travaillent sur ce programme.

Un suivi individuel six heures par semaine

Huit hommes et six femmes, tous majeurs, sont suivis par ce programme en Île-de-France. Certains sont poursuivis pour apologie du terrorisme ou consultation de sites jihadistes. Deux reviennent de Syrie.

Ils sont suivis individuellement, six heures par semaine, par trois travailleurs sociaux : une psychologue, un psychiatre et un aumônier musulman. L'approche interdisciplinaire est le cœur du programme. Chaque personne est suivie de façon intensive : "Nos entretiens, ça peut être pendant un repas chez eux, sur un banc, dans les transports en allant à Pôle emploi", raconte un éducateur. Leur faire rencontrer un professeur de géopolitique, les emmener au Musée de l'immigration, lire la presse : l'équipe essaie tout ce qui fait sens.

Ne jamais "laisser de question sans réponse"

Le secret de ce programme sur mesure : la confiance et le temps, explique sa directrice Samantha Enderlin : "Même en dehors des entretiens, [les personnes suivies] appellent notre équipe quand elles rencontrent une problématique. Et puis après on voit le doute qui s'instille, les personnes nous demandent des sources d'information, demandent à rencontrer quelqu'un sur un thème précis".

Quand on a confiance en quelqu'un, on peut s'ouvrir et parler un peu plus de l'intime. C'est forcément un travail qui est long.

Samantha Enderlin, directrice du programme Rive

à franceinfo

"On essaie de leur faire voir le monde d'une autre façon", précise la psychologue. "On ne laisse jamais de question sans réponse", précise l'aumônier. C'est ce que l'équipe a compris. Ce sont dans les vides, dans les failles, que s'ancrent les idéologies radicales.