"J'ai encore énormément de travail à faire" : la "revenante" de Syrie Amandine Le Coz condamnée à dix ans de réclusion

La cour d'assises spécialement composée de Paris s'est penchée pendant deux jours sur le parcours de cette femme de 32 ans, jugée pour avoir séjourné en Syrie entre 2014 et 2019.
Article rédigé par Catherine Fournier
France Télévisions
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La cour d'appel de Paris, où était jugée Amandine Le Coz, le 12 septembre 2022. (RICCARDO MILANI / HANS LUCAS / AFP)

Les magistrats ont-ils été sensibles aux larmes qu'elle a versées pendant deux jours ? Amandine Le Coz, 32 ans, a été condamnée par la cour d'assises spéciale de Paris, vendredi 3 mars, à dix ans de réclusion, avec deux tiers de sûreté, pour "association de malfaiteurs terroriste" criminelle après avoir passé quatre ans dans les rangs du groupe Etat islamique en Syrie. Une peine légèrement inférieure aux réquisitions du Parquet national antiterroriste, qui avait demandé onze ans de réclusion, bien en deçà des 30 ans encourus. Dans son réquisitoire, l'avocat général Benjamin Chambre a réfuté la seule grille de lecture d'une "jeune fille paumée, fragile". "Loin d'être une femme victime, elle est une femme très proactive", a-t-il asséné, estimant que "le chemin" du repentir était "encore bien long".

Amandine Le Coz fait partie des premières "revenantes" à être jugées aux assises, à l'instar de Douha Mounib, condamnée juste avant elle à douze ans de prison. Ces femmes sont rentrées en France bien avant l'instauration de la politique de rapatriement des familles de jihadistes, mais après la loi du 21 juillet 2016, qui a criminalisé les départs "sur zone". Elles ne bénéficient plus des "stéréotypes" qui ont "longtemps contribué à minimiser le rôle des femmes" au sein de l'organisation terroriste, comme l'a rappelé une enquêtrice de la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) entendue par visioconférence à l'ouverture des débats.

"Je ne suis pas encore guérie"

Derrière sa vitre opaque, anonymat oblige, l'enquêtrice 1869SI a listé les "trois catégories de femmes rentrées" en France : "les repenties", "restées peu de temps et rapidement revenues", "les partagées", tiraillées entre "volonté de rupture et volonté de maintenir un lien" avec l'idéologie du califat et "les convaincues", avec leur "volonté intacte et la dissimulation de leurs intentions et de leur radicalisation". L'accusée est assez rapidement apparue comme faisant partie de la deuxième catégorie. Amandine Le Coz, entre deux sanglots, en a elle-même convenu : "Aujourd'hui, je suis sur la voie de la guérison, mais je ne suis pas encore guérie."

Emmitouflée dans un long gilet gris, la jeune femme aux longs cheveux châtains et au regard parfois éteint a le teint d'une convalescente. Un mouchoir en papier à la main, le visage régulièrement déformé par les pleurs, elle participe avec difficulté à l'exposé au pas de course de sa vie. Elevée en région parisienne dans une famille modeste de trois enfants, dont elle est la petite dernière, son adolescence est marquée par des difficultés scolaires. Dyslexique, elle est orientée en classe Segpa, qui accueille les élèves qui présentent des difficultés d’apprentissage durables. "Ça m'a beaucoup blessée, je me sentais nulle, incapable", murmure-t-elle. A l'entendre, c'est ce complexe qui l'a orientée vers la religion musulmane dès la sixième.

"Dans l'islam, on est dans une communauté égale, il n'y a pas besoin de connaître un texte par cœur. On n'a pas besoin d'avoir un QI de 247 pour rentrer dans cette religion."

Amandine Le Coz, accusée

devant la cour d'assises spéciale

Entre une mère de culture chrétienne et un père athée, Amandine Le Coz tait cette attirance pendant ses années collège, où elle adopte un style gothique, pour "exister, choquer". Au lycée professionnel, où elle décroche un niveau CAP auxiliaire de vie, elle rencontre une amie "au look bimbo" et troque ses vêtements noirs pour des tenues plus festives. Prompte à s'auto-déprécier devant la cour, "intimidée" par les questions et le langage châtié du magistrat Laurent Raviot, elle se dit "superficielle" et incapable de décrocher son permis de conduire, qu'elle a passé "cinq fois". A l'entrée dans l'âge adulte, elle alterne petits boulots, photos pour du mannequinat et soirées drogue. Là encore, pour singer ses amis de l'époque : "Je voulais être normale, comme eux."

"Je voulais trouver une famille de substitution"

C'est après avoir cru faire une overdose qu'elle prend, dit-elle, la décision de se convertir, comme une "échappatoire, une valorisation". "Elle s'est demandée pourquoi elle n'était pas morte ce jour-là", complète l'experte psychologue entendue à la barre. Se considérant "miraculée", Amandine Le Coz va commencer à faire des recherches internet sur le sujet et "rencontrer le discours islamiste".

Après l'allure gothique et bimbo vient celle de la femme voilée. "On s'est aperçu qu'elle avait changé, c'était une fille qui faisait du mannequinat, et du jour au lendemain, elle ne voulait plus qu'on voie ses jambes", témoigne son père, un petit monsieur aux cheveux blancs, qui confesse avoir "peur de cette religion". Lorsque ses parents découvrent "les affaires cachées dans sa chambre", ils la mettent à la porte.

Après l'errance identitaire, vient l'errance tout court. En 2014, Amandine Le Coz habite à droite et à gauche. La bascule se fait en quelques mois. Au gré de ses rencontres dans le monde réel et virtuel, elle se convertit dans une mosquée de Garges-lès-Gonesse (Val-d'Oise) et décide de partir en Syrie pour vivre sous l'autorité de l'Etat islamique, alors tout juste auto-proclamé. Au président, qui tente de comprendre le lien entre sa conversion et son "intérêt pour la Syrie", l'accusée bredouille à plusieurs reprises qu'elle était "dans la haine" en raison de la "violence du rejet" de sa famille. "Je voulais trouver une famille de substitution, un groupe d'appartenance", répète-t-elle. Mais elle l'assure, elle n'était "pas dans la haine de la France".

"Je fais des choix en fonction des gens"

L'adepte de "téléréalité" et des "réseaux sociaux" cède aux sirènes de la propagande, qui met en avant des "combattants érigés en héros, décrits comme victorieux et très beaux", selon les mots de l'enquêtrice de la DGSI. Fascinée par la "beauté" de ses partenaires amoureux en général, selon l'experte-psychologue, la jeune femme de 23 ans cherche à se marier à tout prix, sésame pour pouvoir partir. Après plusieurs tentatives, elle finit par tomber sur Yacine Rettoun, qu'elle épouse via une application.

"Son départ en Syrie n'est pas porté par une idéologie, des valeurs morales, quelque chose de très élaboré. Finalement, c'est très imaginaire, soutenu par un discours très peu consistant."

L'experte-psychologue Stéphanie Navas

devant la cour d'assises spéciale

L'accusation ne souscrit pas à cette thèse. "Lorsqu'elle part en Syrie, elle ne part pas juste parce qu'elle trouve un homme beau, ou parce que quelqu'un parle mieux qu'un autre, mais parce qu'elle s'est abreuvée d'une propagande extrêmement violente", a pointé l'avocat général lors de ses réquisitions. Quand elle arrive en Syrie en septembre 2014, les rêves sont encore là – "Je vais pouvoir vivre ma religion, avoir une maison avec une piscine", dit-elle à sa mère – mais la beauté recherchée s'envole vite. La violence est partout : dans les coups de son mari, un cadre de l'Etat islamique proche de Boubaker el Hakim, responsable des attentats projetés à l'extérieur, dans les exactions commises par le groupe, dans les bombardements... Mais Amandine Le Coz reste. A chaque occasion de partir, elle renonce.

"Je pense qu'elle a cru que je n'étais pas encore prête à accepter sa religion", suggère sa mère. Cette femme aux cheveux courts et aux grandes lunettes avoue qu'elle ne lui a jamais dit le contraire. Leur fille admet depuis le box avoir surtout été influencée par le discours d'un jihadiste sur place : "Si je n'ai pas voulu partir, c'est que j'avais peur des flammes de l'enfer et d'être une mécréante. Ce qui est dangereux dans ma personnalité, c'est que je fais des choix en fonction des gens."

Après être parvenue à divorcer de Yacine Rettoun – donné pour mort depuis l'été 2017 –, Amandine Le Coz se remarie avec un autre combattant de l'Etat islamique, Haroun Belfilali, suspecté d'avoir fait partie d'une katiba (un bataillon) de snipers. Se confondant en regrets et faisant part de sa "honte", l'accusée dit "se détester". Mais elle agace la cour en éludant les détails de son engagement sur place. Acculée par les éléments du dossier et les questions de l'avocat général, elle admet avoir voulu se "faire exploser" et avoir "déjà porté" une ceinture explosive sur place "pour mourir en martyre". "Je pensais que c'était la meilleure adoration."

"Aujourd'hui, elle ne veut plus entendre parler de ça"

La naissance de son fils en mars 2017 a mis fin, selon elle, à "ces idées mortifères" et consolidé son souhait de partir. Fuyant la progression des ennemis de l'Etat islamique, elle finit par se rendre aux forces kurdes en mai 2018. Après avoir été détenue avec son fils dans les camps d'Al Roj puis d'Aïn Issa, elle s'évade de ce dernier avant d'être arrêtée et remise aux autorités turques. Elle est expulsée vers la France le 9 décembre 2019.

Trois ans plus tard, elle assure avoir commencé à "apprendre à penser" par elle-même depuis son passage au Quartier de prévention de la radicalisation (QPR) de la prison de Rennes (Ille-et-Vilaine). Et enjoint le président de l'y laisser après sa condamnation. "C'est une révélation pour moi, ils m'ont aidée à réfléchir à ma religion, prendre conscience de mes actes", lance-t-elle avec un enthousiasme presque enfantin.

A la barre, ses parents soulignent ses progrès : "Elle nous a demandé de lui acheter des affaires de maquillage, elle écoute de la musique, elle nous a souhaité joyeux Noël, les anniversaires." Le sujet de "la religion" reste tabou dans la famille. "Aujourd'hui, elle n'est plus radicalisée, elle ne veut plus entendre parler de ça, elle veut vivre avec son enfant, travailler", veut croire son père. Amandine Le Coz pense "faire un CAP esthétique pour devenir maquilleuse". "Vous croyez encore aux flammes de l'enfer ?", lui demande le président. "J'y croirai toujours", répond Amandine Le Coz, qui concède : "J'ai encore énormément de travail à faire, je ne suis pas prête à sortir." La cour a ordonné un suivi socio-judiciaire pendant sept ans après sa sortie de prison.

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