Assassinat de Samuel Paty : comment l'extrême droite a accusé à tort la rectrice d'avoir voulu sanctionner le professeur

L'Education nationale a démenti les accusations mensongères selon lesquelles la rectrice de l'académie de Versailles entendait "sévir" après que l'enseignant a montré les caricatures de Mahomet en classe.

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Des fleurs et des bougies déposées, le 17 octobre 2020, devant l'entrée du collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), où enseignait Samuel Paty. (BERTRAND GUAY / AFP)

Ils l'ont désignée à la vindicte populaire, publiant son nom et sa photo sur les réseaux sociaux. Au lendemain de l'assassinat de Samuel Paty, des personnalités et des partisans de l'extrême droite ont accusé la rectrice de l'académie de Versailles, Charline Avenel, d'avoir voulu "sévir" contre le professeur d'histoire-géographie et le "sanctionner", lui qui avait montré des caricatures de Mahomet à ses élèves au collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines).

Ces accusations, relayées par des milliers d'internautes et accompagnées d'appels à la démission de la haut fonctionnaire, s'appuyaient sur une citation biaisée d'un article du Point. Face à l'ampleur prise par cette fausse information durant le week-end, l'académie de Versailles comme le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer, ont dû apporter un démenti ferme. Franceinfo revient sur l'itinéraire de cette "fake news".

Une figure des identitaires à la manœuvre

La première figure d'extrême droite à jeter l'opprobre sur la rectrice d'académie, samedi 17 octobre, n'est autre que Damien Rieu, un militant qui s'est fait une spécialité des polémiques sur les réseaux sociaux, comme le raconte Libération. Passé par Génération identitaire, avant d'être engagé par le député Gilbert Collard, le désormais assistant parlementaire de l'eurodéputé du Rassemblement national Philippe Olivier se fend de trois messages imprécateurs sur Twitter, dans l'après-midi et la soirée de samedi (ici, ici et ). 

Après quelques dizaines de minutes seulement, le tweet de Damien Rieu est notamment partagé par Gilles Pennelle, membre du bureau politique du Rassemblement national et président du groupe RN au conseil régional de Bretagne. L'élu qualifie au passage Charline Avenel de "lâche".

Dans la soirée de samedi, Florian Philippot relaye à son tour la rumeur. Comme Damien Rieu avant lui, l'ancien bras droit de Marine Le Pen fait le rapprochement entre la haute fonctionnaire et Emmanuel Macron. Tous deux sont issus de la promotion 2004 de l'ENA, ce qui fait de la rectrice de Versailles la "copine de Macron", selon Florian Philippot.

Damien Rieu et Florian Philippot exhument un article de La Dépêche datant de 2018. Le quotidien régional s'y fait l'écho des révélations de L'Obs selon lesquelles les règles de nomination des recteurs ont été assouplies avant la désignation de Charline Avenel à la tête de l'académie de Versailles. Un rapprochement également fait par l'eurodéputée France Jamet, cadre du FN puis du RN.

Une "fake news" relayée par "Valeurs actuelles"

Dimanche matin, une autre personnalité d'extrême droite très active sur les réseaux sociaux, Jean Messiha, membre du bureau national du RN, donne lui aussi de l'écho à la fausse information. Lui ne se contente pas de réclamer la démission de la rectrice, mais exige celle des supposés "collabos de l'Education nationale", coupables à ses yeux d'un prétendu "islamo-collaborationnisme".

Cette accusation visant la rectrice est également reprise dès samedi par des comptes d'internautes anonymes ou non affichant leurs sympathies avec le RN. Mais aussi, sous la forme interrogative, par une journaliste franco-marocaine : Zineb El Rhazoui. Là encore, les tweets sont vus et partagés par des milliers d'autres utilisateurs.

L'hebdomadaire d'extrême droite Valeurs actuelles propage lui aussi la fausse information. L'article publié samedi soir est toutefois corrigé dimanche après-midi. Le titre "Professeur décapité : la rectrice de l'académie des Yvelines voulait 'sévir'" est ainsi devenu "Caricatures en classe : l'académie de Versailles a toujours soutenu le professeur tué".

Quand l'extrême droite cite un islamiste

A cause de ces accusations, le nom de la rectrice connaît pendant le week-end un soudain pic de popularité sur Twitter, sur Facebook, comme dans les recherches sur Google, comme le signale un journaliste de BFMTV dans une série de tweets. Ces messages calomnieux s'appuient sur deux articles du Point, qu'ils présentent comme étant la source de l'information et dont ils reproduisent parfois une capture d'écran. Le premier évoque un "inspecteur envoyé pour rappeler au professeur Paty 'les règles de laïcité et de neutralité'". Le second comporte une citation dans laquelle il est question de "sévir" contre l'enseignant. Mais, comme l'a signalé dans un tweet l'auteur des articles, le journaliste Aziz Zemouri, ces passages ont été détournés.

Les accusations visant la rectrice reposent sur ce court extrait d'un des articles du Point : "L'Inspection académique a contacté le parent d'élève et lui a exprimé son étonnement et [le fait] qu'ils allaient sévir". Or cette phrase ne rapporte pas un fait mais les propos tenus dans une vidéo par Abdelhakim Sefrioui, une figure de l'islam radical en France, dont le rôle joué dans la médiatisation de cette affaire intéresse les enquêteurs.

Voici ce que déclare Abdelhakim Sefrioui dans cette vidéo : "Nous sommes partis de là-bas avec la ferme intention de mobiliser pour une action devant l'établissement et devant l'Inspection académique. Mais dans l'après-midi, l'Inspection académique a contacté le parent d'élève et lui a exprimé son étonnement de savoir que ça s'est passé comme ça dans le cours de ce voyou, et qu'ils allaient sévir, qu’ils allaient s’activer vraiment dans ce sens-là, et qu’ils allaient envoyer des inspecteurs voir ce voyou."

Un récit du ministère bien différent

Interrogé sur franceinfo dimanche midi, alors que la rumeur visant la rectrice prenait de l'ampleur, le ministre de l'Education a assuré que "cette information" selon laquelle elle allait sanctionner Samuel Paty était "fausse""Il y a eu soutien complet du professeur", a garanti Jean-Michel Blanquer.

Dimanche en fin d'après-midi, l'académie de Versailles a diffusé un communiqué dans lequel elle a apporté un démenti circonstancié, dénonçant les "propos erronés" visant sa rectrice et ces "informations fallacieuses".

"L'institution a toujours été en soutien total à l'égard de [Samuel] Paty", affirme le communiqué, assurant qu'"à aucun moment, il n'a été dit, ni même sous-entendu, ni pensé que l'institution allait 'sévir' contre [Samuel] Paty". L'académie de Versailles indique même qu'elle "lui a recommandé de porter plainte", après lui avoir signalé "l'existence de ces vidéos diffamatoires" le mettant en cause.

M. Sefrioui dit que l'Inspection académique serait prête à 'sévir' contre M. Paty. C'est évidemment faux.

L'académie de Versailles

dans un communiqué

L'adémie de Versailles livre un tout autre récit des faits qu'Abdelhakim Sefrioui. Une équipe a bien été dépêchée au collège par le rectorat, mais elle "a discuté avec Samuel Paty et l'a conforté dans l'approche qu'il avait eue lors de son cours", d'après le communiqué. Après avoir été reçu par la principale du collège, le père qui a filmé les vidéos mettant en cause l'enseignant a en outre été entendu à sa demande par l'Inspection académique, relate le communiqué. "La volonté des services d'inspection était d'expliquer la démarche du professeur dans un souci d'apaisement du père de cette élève", explique le rectorat. En vain. 

De plus, selon les informations de franceinfo, aucune action du rectorat à l'encontre Samuel Paty n'est évoquée dans la note rédigée par le renseignement territorial à propos de l'enchaînement des faits ayant précédé l'assassinat de Samuel Paty.  Dès vendredi soir, la rectrice de l'académie de Versailles, Charline Avenel, dénonçait sur Twitter "un acte ignoble" et assurait que "l'école de la République ne pliera pas face à ceux qui cherchent à semer la terreur". Malgré ces démentis, les principaux pourvoyeurs de cette fausse information n'ont pas supprimé leur tweet ou ne l'ont pas corrigé.

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