Procès du 13-Novembre : "Il y avait des blessés partout", la cour d'assises replonge dans le terrible souvenir des attentats de 2015

Au procès des attentats du 13-Novembre, la cour d'assises spéciale de Paris a fait mercredi un retour de six mois en arrière en se replongeant dans les auditions de parties civiles, et notamment celle d'une jeune femme et d'un pompier présents au Petit Cambodge.

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Radio France
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 (DANIEL FOURAY / MAXPPP)

C'est inédit dans un procès d'entendre ainsi les parties civiles vers la fin, après les interrogatoires. La 119ᵉ journée d'audience au procès des attentats du 13-Novembre, devant la cour d'assises spéciale de Paris, a été marquée mercredi 4 mai par le retour à la barre des parties civiles qu'on n'avait pas entendues depuis la série de 350 témoignages de l'automne 2021. Jusqu'au 12 mai, 91 victimes vont venir livrer leur récit.

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Il fallait permettre aux victimes, qui se sont manifestées plus tard, de s'exprimer elles aussi. Comme Cécile, 29 ans à l'époque. Une jeune Parisienne élégante qui n'a reçu aucune balle et n'a perdu aucun proche. Mais elle vit avec le terrible souvenir de ce soir de 2015 et on comprend que ce n'est pas simple. C'est ce qui frappe à entendre les parties civiles sur la longueur : le stress post-traumatique n'est pas forcément proportionnel à la taille des plaies dans la chair.

"Une scène indéchiffrable m'a figée"

Le soir du 13-Novembre, Cécile sort de sa première écographie et retrouve sa cousine dont elle est si proche qu'elle lui tient la main en silence à la barre. Sa cousine est la première personne à qui elle annonce alors sa grossesse. Elles filent ensemble vers le restaurant Le Petit Cambodge, s'approchent de la terrasse. "Une scène indéchiffrable m'a figée", raconte Cécile. Il y a ces détonations qu'elle revivra en rêve très longtemps. Ensuite, ces éclairs et puis l'horreur. Elles prennent la fuite en direction de l'appartement de Cécile et là passent devant le bar La Bonne Bière, sans savoir qu'il s'agit d'un macabre itinéraire. Deuxième scène infernale : encore du sang, des cris, des tirs de kalachnikov ou des corps qui jonchent le sol.

Cécile raconte la grossesse qui a suivi pour elle, avec l'hyper vigilance, et en permanence ce questionnement : pourquoi infliger ce monde, cette vie, à cette petite fille à naître ? Cécile, en pleurs à la barre, explique la culpabilité qui la ronge encore de ne pas être allée aider les gens à l'agonie au sol. Elle explique l'insouciance envolée pour toujours ce soir-là. "Ma fille a 6 ans. À l'époque, je lui ai écrit dans un petit cahier de souvenirs de sa naissance, quelques lignes pour lui raconter pour plus tard ce qui s'était passé", confie-t-elle. "Je suis encore incapable aujourd'hui de relire ce mot. Je n'ai jamais parlé du 13-Novembre à ma fille, mais je lui apprends le vivre-ensemble", ajoute celle qui reconnaît être à fleur de peau depuis le début du procès à l'automne 2021. "Car les souvenirs ont douloureusement refait surface", dit-elle.

"Je savais que c'était fini pour elle"

Il y a eu ce même mécanisme des souvenirs qui remontent à la surface pour celui qui a témoigné en dernier mercredi soir. Un pompier qui se trouvait devant Le Petit Cambodge quand la première fusillade a éclaté. Il s'agit de Christophe, cheveux courts, allure sportive. Il avait 26 ans à l'époque. Avec deux collègues plus jeunes, il se gare devant le Petit Cambodge à 21h11 ce soir du 13 novembre 2015, pour secourir une employée du Franprix tout proche qui a fait une mauvaise chute et souffre du genou. "J'allais transporter cette dame vers l'hôpital quand à 21h24 des tirs effroyables ont éclaté", se souvient-il. Caché dans l'ambulance, il appelle des renforts par message radio. Il sort une fois les tirs interrompus, découvre la scène de guerre et demande le déclenchement du plan rouge. Aux deux jeunes pompiers avec lui, il dit juste : "On y va ! On se concentre sur les conscients !" Il s'agissait "d'un premier tri", commente-t-il aujourd'hui. D'un ton grave, le pompier se souvient : "Les gens me tiraient par le bras pour que j'aille voir leurs frères, leurs amis. Mais on était trois. Il y avait des blessés partout. Une automobiliste perdait son sang. Je l'ai mise en PLS sur le trottoir et je l'ai laissée là avec son mari. Je savais que c'était fini pour elle."

Quand les renforts arrivent, il déplace des corps, distribue de l'oxygène et fait tous les gestes sans que personne ne sache qu'il n'est pas seulement soignant, mais qu'il était là quand tout s'est produit.

"J'avais envie de pleurer car j'avais peur d'un sur-attentat. J'avais envie de pleurer car tous ces innocents à terre étaient là. J'avais envie de pleurer car je ne voulais pas y croire, mais je n'ai pas versé une larme."

Christophe, pompier

au procès des attentats du 13-Novembre

Le pompier raconte les trois heures d'intervention, les évacuations dans un véhicule dans lequel il découvre qu'il a reçu une balle dans le pare-brise et une autre dans l'aile. Christophe a refusé de s'arrêter davantage que quelques jours, Il a tenu, même si travailler la nuit était un supplice. Il raconte l'autodestruction par l'alcool, parfois les nuits sans sommeil jusqu'à l'automne 2021 et l'ouverture du procès. Il craque et décide "qu'il ne peut plus remonter dans les camions". Il est en arrêt maladie, sous traitement. Il va désormais se consacrer à la formation de ses plus jeunes collègues. "Je reprends lundi, précise satisfait le jeune homme, et je profite de ce passage à la barre pour dire aussi à tous, victimes ou non, dans le box ou non, ma compagne porte notre futur enfant aujourd'hui." Le pompier, qui laisse la salle très émue, conclut en citant Sénèque : "La vie, ce n'est pas attendre que les orages passent. C'est apprendre à danser sous la pluie."

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