"Les jihadistes connaissent par cœur nos dispositifs légaux et administratifs"

Une semaine après les attentats de Paris, l'eurodéputé Arnaud Danjean, ancien fonctionnaire de la Direction générale des services extérieurs, revient pour francetv info sur les failles qui ont permis ces évènements. Entretien.

A l\'aéroport Arlanda de Stockholm (Suède), en mars 2001.
A l'aéroport Arlanda de Stockholm (Suède), en mars 2001. (HENRIK MONTGOMERY / SCANPIX / AFP)

Depuis les attentats du 13 novembre à Paris, les interrogations se multiplient quant à d'éventuelles failles dans nos systèmes de renseignement. Comment un commando d'une dizaine de personnes, dont certaines sont fichées, peut-il préparer et perpétrer plusieurs attaques coordonnées sans éveiller les soupçons ? Alors que le commanditaire présumé des attentats, Abdelhamid Abaaoud, se targuait récemment d'avoir effectué plusieurs allers-retours entre la Syrie et l'Europe, malgré une condamnation par contumace en Belgique et un mandat d'arrêt international, la question de l'efficacité des contrôles aux frontières de l'Europe se pose.

Arnaud Danjean, député européen Les Républicains et ancien fonctionnaire de la Direction générale des services extérieurs, estime prioritaire de "travailler sur le qualitatif" plutôt que sur les moyens proprement dits ou les structures. Il prône pour des contrôles d'identité systématiques à l'entrée de l'espace Schengen, y compris pour les ressortissants européens. 

Francetv info : la présence d'Abdelhamid Abaaoud, tué lors de l'assaut à Saint-Denis, sur notre territoire révèle-t-elle une faille de nos services de renseignements ?

Arnaud Danjean : Elle illustre certainement des dysfonctionnements très graves mais il est trop tôt pour définir précisément les responsabilités. Il faudrait pour cela être à même de reconstituer l'itinéraire précis de l'individu. Il faut se garder de toute incrimination hâtive.

La négligence est intervenue au point de première entrée sur le sol européen. L'absence de traçabilité met aussi en cause l'efficacité des systèmes techniques et humains sur les réseaux jihadistes belges, tant de la part des services belges que français.

Il faudra aussi déterminer s'il y a eu absence totale de renseignement ou absence de partage approprié du renseignement. Ça n'est pas la même chose et ça n'appelle pas le même type de réponse. Il y a de toute façon eu un faisceau de dysfonctionnements. Mais encore une fois, cela devra être examiné à froid et en possession de toutes les données pertinentes.

Après l'affaire Mohamed Merah, des failles avaient déjà été soulignées. Les leçons n'ont donc pas été tirées ?

Le constat est facile, mais la mise en œuvre est plus complexe. Chaque cas est particulier et renvoie donc à des corrections spécifiques. Mais d'une façon générale, sur les derniers attentats commis ou ayant échoué, la détection en amont fonctionne, puisque tous ces individus sont, à un moment ou à un autre, ‎apparus sur les écrans radars. Une fois les faits commis, les enquêtes vont généralement vite et se révèlent exhaustives. Mais la séquence cruciale précédant immédiatement le passage à l'acte est déficiente.

Que faire pour que les services soient plus efficaces ?

Trois grands chantiers sont ouverts : l'acquisition de renseignement humain (seule façon de repérer des individus qui coupent leurs communications), l'analyse du renseignement technique (la masse de données demande une capacité d'exploitation très fine) et l'échange en temps réel des données entre les différentes structures.

A mon sens, il s'agit plus de travailler sur le qualitatif (fluidité des échanges, formation et bonne affectation des personnels, expertise culturelle et linguistique...) que sur les moyens proprement dits ou les structures. La passion française des organigrammes et des hiérarchies administratives stérilise souvent l'efficacité des réformes.

Au-delà de la France, le contrôle aux frontières de l'Europe apparaît comme défaillant (Abaaoud serait entré par la Grèce). Est-ce si facile pour les jihadistes de se soustraire aux contrôles ? Quelles sont leurs techniques ?

L'immense majorité de ceux qui nous frappent sont des Européens n'ayant bien souvent quitté le continent que depuis très peu de temps. Ils connaissent donc par cœur nos dispositifs légaux et administratifs. Dotés de passeports européens, ils profitent des interstices des contrôles qui, rappelons-le, ne sont malheureusement pas systématiques à l'entrée dans l'espace Schengen. Ils devraient l'être non seulement pour des ressortissants extra-européens, mais aussi pour les ressortissants européens. C'est une des avancées attendues du sommet de ce jour à Bruxelles. Mais que de temps perdu...

L'espace Schengen est-il une passoire ? Si oui, quelles seraient les décisions à prendre pour améliorer les contrôles ?

Oui, dans son application actuelle, mais pas dans sa conception originelle. C'est là tout le piège des raccourcis de ce débat sur Schengen ! A force de louer la liberté de circulation, on a plus ou moins délibérément, par idéologie et par négligence opérationnelle, abandonné les dispositifs sécuritaires qui devaient accompagner cette liberté : le contrôle strict des frontières extérieures, l'alimentation et le partage des fichiers, le renforcement des coopérations, l'harmonisation des politiques consulaires... Réveil tardif !

L'extrême droite critique depuis longtemps ce laxisme aux frontières de l'Europe. Les faits lui donnent-ils raison ? Marine Le Pen ne risque-t-elle pas de remporter une victoire idéologique ?

Il est toujours plus facile de surfer avec démagogie sur les peurs et le fait que, malheureusement, en matière terroriste, le risque zéro n'existe pas... Mais je n'oublie pas que le Front national a voté régulièrement contre le "passenger name record" (PNR), ce dispositif d'échanges de données sur les passagers aériens ! Sous des prétextes fumeux de refus d'outils européens ou de suspicion d'atlantisme (car nous avons cet accord avec les Etats-Unis), le FN refuse donc des outils de prévention antiterroriste réclamés par tous les professionnels.