"Vory v Zakone" : comment la confrérie russophone des "voleurs dans la loi" s’implante durablement en France

Une vague d’interpellations a eu lieu ces dernières semaines en France et en Espagne dans la très secrète organisation criminelle des "voleurs dans la loi". Quatorze d’entre eux sont désormais sous les verrous.
Article rédigé par France Info, Aurélien Thirard
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
Le 19 juin 2023, ce sont 23 personnes suspectées d'appartenir aux "voleurs dans la loi" qui ont été interpellées en même temps en France et en Espagne. Photo d'illustration. (CHRISTINE DUMAS / MAXPPP)

C'est un joli coup que viennent d'opérer conjointement les polices françaises et espagnoles, en coordination avec Europol. Le 19 juin, 23 personnes ont été interpellées en même temps dans les deux pays. Toutes sont suspectées d'appartenir aux "Vory v Zakone", traduction en français les "voleurs dans la loi", un groupe criminel originaire des pays de l'ex-URSS comme la Géorgie ou l'Arménie.

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Neuf personnes ont finalement été mises en examen et écrouées en France début juillet, cinq en Espagne sont également sous les verrous et font l'objet d'un mandat d'arrêt européen émis par les autorités judiciaires françaises. L'enquête est menée en France par l'Office central de lutte contre le crime organisé (Oclco), saisi par la juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Paris.

Du racket, des extorsions et du blanchiment d'argent

Cette vague d'interpellations a été effectuée après un travail d'investigation qui a commencé en novembre 2020 par les enquêteurs de l'Oclco pour mettre fin aux agissements d'un groupe spécialisé dans des rackets, des extorsions, du blanchiment d'argent, mais aussi du vol à l'étalage et de la contrebande de cigarettes. Fin juin, les policiers ont saisi des montres de luxe, six armes, de nombreux téléphones portables et un gilet pare-balles. Des objets qui se trouvaient dans 38 maisons perquisitionnées dans plusieurs villes de France : à Paris, Clermont-Ferrand, Metz, Lyon et Marseille.

Ces interpellations et ces perquisitions réalisées un peu partout en même temps dans le pays ont un objectif : prouver que les suspects font partie d'une organisation criminelle. "C'est la nécessité de déterminer qu'il ne s'agit pas d'individus isolés qui commettent des infractions de basse intensité, par exemple de vols à l'étalage, qui en eux-mêmes n'attirent pas l'attention de la police, mais qui mis bout-à-bout génère d'importants profits et la nécessité de déterminer que ces voleurs de premier niveau appartiennent à une structure qui compte plusieurs dizaines de membres - voire plus - et qui opèrent sur tout le territoire en France", indique à franceinfo le commissaire divisionnaire Guillaume Maniglier, chef adjoint de l'Oclco qui a dirigé l'enquête en France.

Une organisation criminelle "créée dans les années 1930"

Les "voleurs dans la loi" opèrent donc désormais sur tout le territoire français, alors qu'il y a encore moins de 15 ans, cette confrérie de voleurs très hiérarchisée et très violente était quasiment inconnue en Europe de l'Ouest. Il s'agit d'une organisation criminelle "qui a été créée dans les années 1930 dans les goulags de l'ex-URSS où des malfaiteurs géorgiens et arméniens ont mis un certain nombre de règles censées régir leur existence criminelle", raconte à franceinfo Yann Sourisseau, le patron de l'Oclco.

Pour ceux qui s'en souviennent, Vincent Cassel et Viggo Mortensen ont campé en 2007 deux personnages qui évoluent dans ce milieu criminel à Londres dans le film Les Promesses de l'Ombre de David Cronenberg. "Le film le plus proche de la réalité de ce que sont les ‘voleurs dans la loi'" de l'avis même des enquêteurs spécialisés de l'Oclco.

Ce qui les caractérise d'abord, c'est la structure ultra-hiérarchisée du groupe, avec un "Vor" - un chef - à la tête de l'organisation, un parcours initiatique très strict à effectuer pour être admis parmi la confrérie, à l'issue duquel une cérémonie est organisée lors du couronnement du "voleur dans la loi". La loi dont il est question étant bien celle propre au groupe criminel. Chacun des membres doit payer un "obshak", un impôt, soit une petite part du butin volé dont s'empare le Vor. Ce qui les caractérise aussi c'est la grande violence dont ils se montrent capables, une violence exercée entre eux et pas contre les victimes de leurs vols ou trafics. "Les différends qu'ils ont entre eux peuvent devenir des règlements de comptes. Dans la communauté géorgienne et arménienne présente en France, une partie de cette population est victime d'extorsion de fonds, alerte Yann Sourisseau.

"Le 'voleur dans la loi', celui qui est couronné, peut tenir le rôle de juge de paix, arbitre des conflits entre les membres de son clan. Dans le cas où sa voix n'est pas entendue, il peut arriver que les criminels en viennent à des solutions plus expéditives, y compris l'homicide volontaire."

Yann Sourisseau, chef de l'Office central de lutte contre le crime organisé

à franceinfo

Des tatouages comme "serment d'allégeance"

La dernière caractéristique, et la plus visible de ce groupe, c'est l'importance du tatouage. "Même si la jeune génération utilise beaucoup moins les tatouages que la précédente, relève le commissaire divisionnaire Guillaume Maniglier, ces tatouages ont office de serment d'allégeance à l'organisation criminelle". "Chaque type de tatouage est codifié, chaque tatouage signifie quelque chose. Le tatouage de couteau signifie que la personne a déjà tué, la fameuse rose des vents ou étoile des Vor signifie un serment d'allégeance à la cause des ‘voleurs dans la loi', et le nombre de tatouage de clochers est assimilable au nombre de condamnations qu'a eues la personne au service des ‘voleurs dans la loi'. Ça permet d'afficher leur statut", ajoute Guillaume Maniglier.

Aujourd'hui, la présence de ce groupe criminel est telle en France - et dans le reste de l'Europe occidentale - qu'un groupe de l'Oclco travaille à temps plein sur les "voleurs dans la loi" en France. "En presque dix ans d'existence, c'est plus d'une dizaine d'organisations criminelles qui ont été identifiées par la police judiciaire, 250 personnes interpellées, 150 mises en examen, et plus de 120 personnes qui ont été placées sous mandat de dépôt par la justice française. La réalité est bien là en termes de faits commis, d'impact sur la sécurité intérieure. Dans d'autres affaires, on a pu montrer qu'ils dégageaient jusqu'à 200 000 euros par mois envoyés ensuite à l'étranger au bénéfice de cette organisation criminelle", affirme Yann Sourisseau.

"On peut dire que c'est une organisation criminelle qui a des structures dans à peu près toutes les régions de France."

Yann Sourisseau, chef de l'Office central de lutte contre le crime organisé

à franceinfo

Alors comment expliquer leur développement en France, eux qui se spécialisent dans le racket, le vol à l'étalage et le trafic de cigarettes de contrebande ? Pour ce policier, la raison est à trouver du côté de la Géorgie qui a voté dans les années 2000 une loi qui pénalise le simple statut d'être "voleur dans la loi". "Une grande partie de ces malfaiteurs a émigré vers l'Europe de l'Ouest et au-delà aux Etats-Unis et au Canada", indique le chef de l'Oclco. Et malgré leur présence de plus en plus importante en France et en Europe de l'Ouest, il est très difficile de les repérer, car ils se fondent dans la masse. "Au fil de nos enquêtes, nous avons constaté que la plupart des Vor interpellés ne menaient pas grand train, vivaient correctement, n'étaient pas non plus dans la rue loin de là, mais ne possédaient pas de villas grand luxe avec piscine ou un grand nombre de véhicules de luxe", comme cela peut-être le cas avec la mafia italienne. La vague d'interpellations menée en juin dernier a montré que, parmi tous les objets saisis, il y avait une montre d'un montant de 39 000 euros. 

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