Monflanquin : les vies imaginaires du gourou

Jugé depuis lundi 24 septembre dans l'affaire des reclus de Monflanquin, Thierry Tilly déroule avec aplomb une biographie qui a tout du mauvais roman. FTVi vous en donne un aperçu. 

Les avocats des parties civiles (de g. à dr.), Benoît Ducos-Ader, Edouard Martial et Daniel Picotin, chaque jour prompts à souligner les improbables détails de la vie du prévenu Thierry Tilly, le 24 septembre 2012 à Bordeaux. 
Les avocats des parties civiles (de g. à dr.), Benoît Ducos-Ader, Edouard Martial et Daniel Picotin, chaque jour prompts à souligner les improbables détails de la vie du prévenu Thierry Tilly, le 24 septembre 2012 à Bordeaux.  (FABIEN COTTEREAU / MAXPPP)

PROCES DE MONFLANQUIN - A l'entendre, il ne manque pas de diplômes. Ni de connexions illustres. Ni de compétences. Une certitude, Thierry Tilly, le gourou des reclus de Monflanquin, jugé par le tribunal correctionnel de Bordeaux depuis lundi 24 septembre, a une excellente mémoire des noms, des dates, et des détails. Au point de les inventer.

FTVi vous fait plonger dans les vies imaginaires de Thierry Tilly, accusé d'escroquerie, extorsion de fonds, abus de faiblesse sur personnes en état de sujétion psychologique ou physique et séquestration accompagnée d'actes de torture ou de barbarie. 

Ses ancêtres sont illustres et il connaît la Terre entière 

Il descend des Habsbourg. Sa "grand-mère était la cousine de Vaclav Havel". La même (ou une autre, difficile de suivre) "tenait salon avec Georges Marchais et François Mitterrand". Certains de ses ancêtres, "grands résistants", ont "contribué à fonder le Parti communiste français". D'ailleurs, "Liliane de Bettencourt" (sic) et l'ex-ministre Anicet Le Pors étaient aux obsèques de son grand-père. L'un des deux lui proposant même "d'appeler au cas où [il] ait besoin de quoi que ce soit dans [sa] vie".

Ce n'est pas tout, Thierry Tilly a également fréquenté le footballeur et entraîneur Paul Le Guen, au lycée, à Brest. Ses diplômes lui ont, entre autres, été remis par Bernard Kouchner. L'appartement qu'il occupe un temps à New York est celui "du frère d'un très bon ami à lui qui logeait DSK". Et il connaît "un compagnon d'Alain Minc". 

Diplomates, philosophes, artistes... Thierry Tilly est champion toutes catégories du "name dropping". Un improbable réseau qu'il n'hésite pas à égrener au détour de réponses devant un tribunal perplexe, et dont il s'est largement servi pour impressionner la famille Védrines. Peu de choses sont malheureusement vérifiables, mais son propre père, Alain Tilly, entendu comme témoin mardi 25 septembre, ne semble pas au courant d'un tel pedigree. Mais alors, pas du tout.   

Il a failli devenir sportif professionnel

Son physique de petit homme frêle ne plaide pas en sa faveur. Mais Thierry Tilly n'est pas avare de détails sur ses exploits sportifs. Il a "sauté d'un avion Transall à l'âge de 12 ans". Et a appris à jouer au tennis "de la main gauche, étant ambidextre". Il n'avait d'ailleurs pas un mauvais niveau, dit-il, "puisqu'il tenait tout à fait honorablement la raquette contre le numéro 50 mondial". Il se débrouille aussi en foot. Si bien qu'on lui a un jour proposé d'intégrer une équipe de "division 1" (Ligue 1 maintenant) en tant que gardien de but. Et encore maintenant, à 48 ans, il "court le 1 000 mètres en 3 minutes et 15 secondes"

Pas étonnant quand on considère que sa mère, "si elle ne l'avait pas eu à l'âge de 14 ans, aurait été sélectionnée pour les Jeux olympiques de patinage artistique". Et que son père était "nageur de combat".

Les parties civiles sont dubitatives. Elles auraient constaté le piètre niveau footballistique de Thierry Tilly du temps de leur manipulation. Et leur avocat, Me Picotin, de brandir les bulletins scolaires de Tilly, versés au dossier : "Vous étiez avant-dernier en sport !" 

Il collectionne les diplômes 

Dès l'énoncé de son CV, quelque chose fait tiquer. Sorti du bac, Thierry Tilly rate de peu – "62e pour 60 reçus", tient-il à préciser quand le tribunal parle d'"échec" – l'Ecole navale. Il se rabat sur la faculté catholique de droit à Paris. Aucune trace de ses diplômes. La faculté explique qu'il n'a pas rendu sa thèse. Lui raconte qu'ils auraient "été saisis par Scotland Yard" alors qu'il voulait faire son troisième cycle en "distance learning". Il affirme aussi avoir fait "un master en marketing de luxe". Et un autre en maîtrise d'ouvrage et en gestion immobilière, puis un autre en droit international du développement. 

Il n'en existe aucune trace. Ce qui n'a pas empêché Thierry Tilly de facturer divers honoraires "au prix qu'il vaut sur le marché" à Ghislaine de Védrines, épouse Marchand, quand celle-ci l'embauche pour des travaux de nettoyage dans l'école qu'elle dirige. Il s'occupe également du parc informatique, compétence que lui reconnaît volontiers le tribunal.  

C'est un "serial entrepreneur"

Avant de rencontrer les Védrines, Thierry Tilly, entrepreneur multi-casquettes, était à la tête d'une petite dizaine d'entreprises. Toutes en liquidation judiciaire. Son avocat de l'époque, Me Vincent David, spécialiste en droit des sociétés qui le présentera aux Védrines, se souvient : "J'ai essayé de remettre d'aplomb un certain nombre d'affaires de Tilly, mais c'était quasi mission impossible pour certaines." 

Tilly est aussi l'auteur de différents montages financiers réalisés avec le patrimoine de la famille Védrines. Et a également réalisé des investissements immobiliers dont la structure semble échapper au tribunal de Bordeaux. Enfin, il travaille de surcroît pour des "organisations supranationales" plus ou moins en lien avec l'ONU ou l'Otan, selon les périodes. De quoi rester dubitatif.  

Il est riche. Très riche

 "Avec tout ce que vous nous apprenez, on va finir par vous découvrir une immense fortune à la fin de ce procès, M. Tilly", ironise la présidente du tribunal. Le prévenu ne se démonte pas et confie que oui, il est éligible à l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Mais bon, il est domicilié à Londres et ses comptes en banque ne dorment pas dans l'Hexagone. 

Au cours de l'audience, il revendique plusieurs héritages, dont l'un d'une arrière-grand-mère liée à un certain "M. Henri" qui dispose du "monopole de la fonte d'or en France". Mais cela n'empêche pas son avocat de l'époque de devoir régler dix-huit mois de loyer impayés d'un appartement qu'occupe Tilly à Paris, et dont il est garant. Ni d'avoir à l'héberger dix jours chez lui au début des années 2000. 

Depuis, Thierry Tilly est accusé d'avoir ruiné les onze Védrines. En près de dix ans, ils ont vendu propriétés, portefeuilles d'actions, objets et bijoux de valeur et lui ont même versé salaires et retraites. Pour un total estimé à 5 millions d'euros. 

Et le gourou gâté n'est pas seul. "Avec ma femme, on s'est aimés passionnément parce qu'on avait des talents multiples et des passions complémentaires", confie Tilly, grand romantique, derrière la vitre du box. Si sa femme existe bel et bien, plusieurs témoins le confirment, on en vient à regretter que le tribunal n'ait pas réussi à la localiser pour la citer comme témoin.