Ce que l'on sait (et ce qu'on ignore encore) un mois après l'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen

Les investigations n'ont pas permis "de déterminer, à ce jour, la localisation précise du départ" du feu.

L\'incendie de l\'usine Lubrizol, à Rouen, le 26 septembre 2019.
L'incendie de l'usine Lubrizol, à Rouen, le 26 septembre 2019. (PHILIPPE LOPEZ / AFP)

Un mois après l'incendie de l'usine Lubrizol, les questions sont encore nombreuses. Alors que les opérations de dépollution du site viennent de commencer pour plusieurs mois, les habitants et les élus s'interrogent sur les circonstances et les conséquences de cette catastrophe industrielle. Environ 500 personnes se sont rassemblées, samedi 26 octobre, devant le palais de justice de Rouen (Seine-Maritime) pour exprimer leur inquiétude face aux conséquences possibles de cet incendie.

Franceinfo fait le point sur les éléments avérés et ceux encore méconnus.

Ce que l'on sait

L'incendie s'est déclaré en pleine nuit. Le 26 septembre, vers 2h30 du matin, une partie de l'usine Lubrizol et trois bâtiments de la société voisine Normandie Logistique (NL) ont été ravagés par les flammes. L'incendie a provoqué un énorme panache de fumée noire, qui s'est étendu sur 22 km et s'est déplacé sur plusieurs départements. Les fumées ont provoqué, notamment, des retombées de suies noires. Le sinistre n'a pas fait de victime.

Plus de 9 000 tonnes de produits ont brûlé. La quantité totale de produits brûlés s'élève à 9 505 tonnes, dont 5 253 tonnes de produits chimiques entreposés sur le site de Lubrizol et 4 252 tonnes de produits sur le site de Normandie Logistique (dont 1 691 tonnes de produits Lubrizol). Parmi les produits brûlés, figurent notamment plus de 65 tonnes de produits Total, 111 pneus, 2 chariots élévateurs ou 914 kilos de cire d'abeille, selon le document publié par la préfecture.

Plusieurs dizaines de millions d'euros de préjudice. L'incendie a causé aux agriculteurs un préjudice global estimé "entre 40 et 50 millions" d'euros. Quelque 3 000 agriculteurs sont concernés par les conséquences de l'incendie, selon le ministre de l'Agriculture, Didier Guillaume. Le groupe chimique américain s'est dit prêt à financer des indemnisations pour les agriculteurs, sans avancer de chiffres. Un fonds de solidarité a été officiellement mis en place pour les agriculteurs, vendredi, avec la signature d'une convention par le PDG du groupe chimique américain, en présence d'Edouard Philippe. 

Environ 1 300 fûts endommagés restent sur le site. Ces bidons de 200 kg ont commencé à être évacués, mercredi 23 octobre, grâce à un robot. Ils doivent être transportés vers un centre spécialisé dans le traitement des déchets dangereux, à Sandouville, près du Havre. Les 160 fûts "à risque" contiennent une substance qui, si elle est chauffée, peut entraîner des émanations de sulfure d'hydrogène (H2S), un gaz "extrêmement dangereux", et de mercaptan, un gaz "très incommodant". Pour cette opération, un équipement provisoire de confinement a été construit au-dessus de ces fûts.

Ce que l'on ignore encore

Le lieu du départ et les causes de l'incendie. Les investigations n'ont pas permis "de déterminer, à ce jour, la localisation précise du départ" du feu, a déclaré le procureur de la République de Paris, jeudi.

Les sociétés Lubrizol et Normandie Logistique se rejettent la responsabilité. Le PDG de Lubrizol, Eric Schnur, a réaffirmé, mardi 22 octobre, que l'incendie s'était déclaré en dehors de l'usine. "On a la conviction, la quasi-certitude que ça ne vient pas de chez nous", a rétorqué Sylvain Schmitt, président de Normandie Logistique. Des perquisitions ont eu lieu le 10 octobre dans les locaux administratifs de l'usine Lubrizol et de Normandie Logistique et des investigations sont menées sur le site par des enquêteurs spécialisés.

D'éventuels dysfonctionnements de l'Etat ? Une commission d'enquête parlementaire a été lancée, pour détecter d'éventuels dysfonctionnements dans les services de l'Etat en amont de l'accident, pendant ou depuis", a expliqué son président, le sénateur de l'Eure Hervé Maurey. Volume de stockage plus important, moins d'inspecteurs sur le site… "On peut se demander si c'est pertinent d'avoir allégé les contrôles de nature environnementale" depuis 10 ans, selon lui.

La commission va aussi s'intéresser au déclenchement de l'alerte, pour savoir si "elle a été donnée dans des conditions satisfaisantes". "Le préfet reconnaît lui-même que les moyens utilisés aujourd'hui pour donner l'alerte sont d'un autre temps", a déclaré le sénateur, qui note une certaine "confusion" en termes de communication.

L'impact sanitaire à long terme. Pour l'heure, seuls des agents publics intervenus dans un périmètre de 500 mètres autour de l'usine, ont subi des prélèvements sanguins. Les analyses ont mis en évidence des anomalies hépatiques ou rénales qui "semblent mineures, mais touchent un grand nombre de personnes, 100 à 200 (pompiers et policiers)", selon Jean-François Gehanno, professeur au CHU de Rouen. Le médecin estime que des investigations complémentaires sont nécessaires, pour déterminer s'il y a un lien avec la catastrophe.

L'Etat va également lancer une enquête environnementale auprès de la population qui s'est retrouvée sous la fumée de l'incendie. Son objectif est de "mesurer les nuisances vécues par les personnes exposées, les symptômes ressentis, l'impact sur la qualité de vie, les relations sociales, familiales, professionnelles et puis les conséquences psychosociales et la santé perçue", a expliqué Anne Laporte, directrice des régions de l'agence Santé publique France, lors d'un comité de transparence sur l'incendie à Rouen. L'enquête concernera 215 communes.

Des riverains et des associations réclament aussi une "enquête biologique", avec des prélèvements de sang et d'urine chez les personnes exposées. L'agence Santé publique France attend les résultats des premières expertises, avant de prévoir une "enquête de biosurveillance".