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La "signature" criminelle de Jacques Rançon au cœur des débats de la cour d'assises de Perpignan

Le "tueur de la gare" est jugé depuis deux semaines pour avoir violé, tué et atrocement mutilé Mokhtaria Chaïb et Marie-Hélène Gonzalez. Il lui est aussi reproché d'avoir tenté de violer une autre femme et d'en avoir laissé une quatrième pour morte.

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France Télévisions
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Jacques Rançon devant la cour d'assises de Perpignan (Pyrénées-Orientales), le 5 mars 2018.  (MAXPPP)

"Cette cicatrice, c'est une signature qu'il a laissée sur mon ventre." La signature de Jacques Rançon, alias "le tueur de la gare de Perpignan". Sabrina vit avec depuis vingt ans. Eventrée "de bas en haut" par cet homme le 9 mars 1998, cette femme est la mémoire vivante des pulsions criminelles du sexagénaire, jugé depuis deux semaines devant la cour d'assises des Pyrénées-Orientales. 

Son témoignage à la barre, jeudi 15 mars, s'est mué en un long hurlement, donnant la mesure de l'effroi ressenti par Sabrina ce soir-là, mais aussi, sans doute, par Mokhtaria Chaïb et Marie-Hélène Gonzalez, violées, tuées et sauvagement mutilées quelques mois avant et après son agression.  

"Je vais te tuer"

Lors de sa déposition, cette mère de quatre enfants, meurtrie dans sa chair, a livré quelques clés pour comprendre les agissements de l'accusé. Car c'est bien là l'un des objectifs de ce procès : s'approcher au plus près de la "réalité" de Jacques Rançon, le président de la cour d'assises, Régis Cayrol, préférant ce mot à celui de "vérité".

Cette miraculée, qui ne doit son salut qu'à l'intervention d'une voisine courageuse, a dépeint un homme au "regard sadique", "vicieux et pervers", à la respiration "haletante". A peine ses avances repoussées, il "a trouvé une satisfaction à me pénétrer avec le couteau et m'a dit 'je vais te tuer'", raconte-t-elle, imitant une voix éraillée. "Ce qu’il voulait, c’était vous voir mourir sous ses yeux ?" demande le président. Sabrina acquiesce.  

Il est le mal incarné.

Sabrina

devant la cour d'assises de Perpignan

Plus tard, lors d'une interview accordée aux médias en marge de l'audience, Sabrina emploie ce mot de "signature". De quoi renvoyer à la notion de "signature criminelle" des tueurs en série. Celle de Jacques Rançon est au cœur des débats de la cour d'assises et ne fait pas consensus. 

Sabrina, qui a survécu à Jacques Rançon, lors d'une conférence de presse le 15 mars 2018 au tribunal de Perpignan (Pyrénées-Orientales).  (MAXPPP)

Mère "simplette", père alcoolique et violent

La dimension sexuelle de ses passages à l'acte est incontestable. Le scénario, sur ce point, est toujours le même : Jacques Rançon, souvent alcoolisé, est pris d'une pulsion en croisant sur son chemin une femme, invariablement jeune et jolie. Il veut lui "faire l'amour". "Faire l’amour, c’est violer, mais moi je dis 'faire l’amour'", avait-il expliqué aux enquêteurs. En somme, "ça ne sert à rien de demander, faut toujours les forcer puisqu’elles ne sont jamais d’accord", selon des propos rapportés par le président.

L'origine de ce rapport aux femmes est à chercher du côté de son enfance. Jacques Rançon a grandi entre une mère "simplette" et mal-aimante et un père indifférent, violent et buveur. Il partage la chambre parentale jusqu'à ses 18 ans, faute de place dans la maison en bois de Hailles (Somme) où la famille s'entasse. "Et comment ça se passait la vie intime de vos parents ? Vous assistiez à leurs ébats ?" lui demande Régis Cayrol. "Ça me faisait rien", prétend l'accusé. 

Mal habillé, "pestiféré" du village, selon ses dires, Jacques Rançon est complexé et se sent inférieur : "Trop gros, trop moche", dixit Lolita, une de ses anciennes compagnes. "Sexuellement zéro", "sexe trop petit" et "éjaculateur précoce", ont ajouté les experts, entendus la première semaine. "Frustré sexuellement", il s'empare de ses victimes, comme d'un jouet. "Et quand le jouet réagit mal, [il] le casse", a analysé le docteur Pierre-André Delpla. Les experts s'accordent : les graves carences éducatives dont a souffert Jacques Rançon ont considérablement limité le développement de sa "conscience morale".  

Que voulez-vous qu'une mère débile et un père absent lui apprennent ?

Le docteur Pierre-André Delpa

devant la cour d'assises de Perpignan

Ce neuropsychiatre soutient que le "cerveau de Jacques Rançon n'est pas normal", évoquant "un développement psychique incomplet, une absence de règles morales et d’interdits". Cette absence de repères moraux s'illustre par son attitude après deux agressions commises à Amiens. En 1992, il rappelle la femme qu'il a violée. En 1999, il envoie une carte postale à celle qu'il a tenté d'étrangler dans un parc. 

Un scénario pervers ?

Cet "homme des bois" frustre est aussi dépeint par les experts comme un "chasseur qui débusque sa proie". Un prédateur. Sabrina dit à la barre qu'il l'a "éventrée comme un cochon". "Mais l'animal, c'était Rançon", souligne, en marge de l'audience, l'avocat des parties civiles, Etienne Nicolau. Faut-il voir dans la répétition de ses actes un scénario pervers ? Jacques Rançon a bien un mode opératoire. Il agit la nuit, de préférence le week-end, repère souvent sa victime depuis sa voiture (seule passion dans sa vie) et a toujours un couteau sur lui. Mais pour Pierre-André Delpa"Rançon, ce n’est pas Hannibal Lecter, ce n’est pas un psychopathe élaboré, c’est quelqu’un de primaire. Les actes pervers ne font pas un pervers."

La préméditation n'a pas été retenue à son encontre. C'est parce que ses victimes se refusent à lui qu'il les tue. Un refus source de frustration autant que "d’excitation", comme l'a relevé le psychiatre Roger Franc. Le témoignage de Sabrina pose question sur ce point. Jacques Rançon semblait déterminé à la poignarder dès le début de la rencontre. 

S'agissant des mutilations post-mortem pratiquées sur Mokhtaria Chaïb et Marie-Hélène Gonzalez, un enquêteur y avait vu une "signature criminelle unique". La première a eu les seins et les organes génitaux prélevés, la seconde a été éviscérée, ses mains et sa tête coupées. L'accusé invoque un motif utilitaire. Il dit ôter les parties qu'il a "caressées" ou qui pourraient permettre de "reconnaître" la victime. "Il s'agit, selon moi, davantage d'une logique criminelle, d'effacer ses traces", confirme le docteur Roger Franc, même s'il y "a sûrement dans ce geste une appropriation et une dimension fétichiste".

Photo non datée de Mokhtaria Chaïb, dont le corps mutilé a été retrouvé le 21 décembre 1997 à Perpignan (Pyrénées-Orientales).  (MAXPPP)

Une interruption dans son parcours criminel

L'experte-psychologue Danielle Cany a pour sa part écarté la dimension utilitaire : "Je pense qu'il part avec des trophées sexuels comme le torero avec l'oreille du taureau. Histoire de dire 'je suis toujours le plus fort'." Une analyse qui fait écho à celle de Robert Keppel, un ancien policier américain, dans son livre Signature Killers (Les Tueurs à signature) : "Pour un tueur compulsif, les actes de mutilation et d’overkill [littéralement "sur-meurtre"] lui donnent un sentiment de contrôle et de domination sur sa victime sexuellement dégradée. Ces actes sont le cadre de son empreinte psychologique, quelque chose qu’il doit faire, qu’il doit sortir de lui, quelque chose qui le pousse à tuer, encore et encore."

Sauf que dans le cas de Jacques Rançon, la série meurtrière semble s'interrompre après Marie-Hélène Gonzalez. "Il y a eu ces moments [des crimes] puis il est devenu quelqu’un d’anodin, un Monsieur Tout-le-monde", relevait dans Le Parisien son avocat, Xavier Capelet. Les experts n'écartent pas, pour autant, un risque de récidive. "Pour l'avenir, je reste très pessimiste, c'est un psychopathe", estime Danielle Cany. Le docteur Roger Franc juge que "le seul moyen de réduire sa dangerosité sociale est de contrôler sa libido".

Mémoire sélective

Jacques Rançon, qui n'a reçu aucun suivi psychiatrique ou psychologique depuis son incarcération en 2014, apporte peu de réponses depuis le début du procès. Et se montre moins bavard que devant les policiers. L'avocat général y voit une "mémoire sélective", l'accusé oubliant les coups de couteau sur Sabrina mais pas le repas "sucré-salé" que lui avait préparé sa compagne ce soir-là. Pour Mokhtaria Chaïb et Marie-Hélène Gonzalez, Jacques Rançon s'est contenté de décrire les faits de façon sommaire et abrupte.

J'ai pris mon couteau. C'est là que je suis devenu un assassin.

Jacques Rançon

devant la cour d'assises de Perpignan

Que ressentait-il lorsqu'il procédait aux mutilations ? "J’étais en panique. J’ai coupé sans réfléchir. Je pensais à rien. J’agissais", répond-il de sa voix faible et cassée. Y a-t-il pris du plaisir ? "Non." Le reste du temps, Jacques Rançon ne se "souvient pas", "ne sait pas pourquoi". Quand on ne l'interroge pas, il reste assis, prostré, la tête baissée. Et quand il formule des regrets, c'est avec des expressions malheureuses telles que "ça m'a remué les tripes", provoquant des clameurs dans la salle. "Je n’ai pas le sentiment qu’il dissimule des explications : il n’en a pas", tranche le docteur Pierre-André Delpla, qui ne voit qu'un "vide psychique"

Photo non datée de Marie-Hélène Gonzalez, dont le corps mutilé a été retrouvé le 26 juin 1998 à Perpignan (Pyrénées-Orientales). (MAXPPP)

Pour paraphraser le sociologue Gérald Bronner, Jacques Rançon semble davantage se situer du côté des "imbéciles de la barbarie" que "des génies du mal". "La diabolisation de celui qui est dans le prétoire est une tentation constante, alors qu’il est beaucoup plus embarrassant et problématique de se demander comment un homme a pu en arriver là", explique de son côté l'expert-psychiatre Daniel Zagury dans Libération, ajoutant : "Le mal ne se commet presque jamais au nom du mal."

Faute de mots de la part de l'accusé, mutique, la cour d'assises fait parler le dossier, abominable. Et les victimes. Lundi, une autre survivante témoignera : Nadjet, victime d'une tentative de viol le 10 septembre 1997 sur un pont de Perpignan. "Dans ces enceintes, les questions sans réponses ont souvent plus de conséquences", a prévenu le président Régis Cayrol, qui tente désespérément de lever le mystère. Jacques Rançon, jugé responsable de ses actes, encourt la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté. Son procès doit durer jusqu'au 26 mars. 

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