Chevaux mutilés : dérive sectaire, thèses satanistes, haine des équidés... Les mystères d'une enquête macabre

Des juments, étalons, poneys et ânes de 25 départements ont été sauvagement mutilés ces derniers mois. L'enquête s'avère complexe, faute d'indices. Un éventail de pistes, plus ou moins fiables, est étudié au plus haut niveau. 

La vague de mutilations de chevaux, parfois mortelle, s\'intensifie depuis l\'été 2020 et mobilise des dizaines d\'enquêteurs qui n\'excluent aucune piste.
La vague de mutilations de chevaux, parfois mortelle, s'intensifie depuis l'été 2020 et mobilise des dizaines d'enquêteurs qui n'excluent aucune piste. (AWA SANE / FRANCEINFO)

Le récit d'Eric Abrassart est précis, comme s'il avait vécu chaque minute au ralenti. Il est 8h45, mercredi 2 septembre, quand cet éleveur de Saint-Tugdual, petite commune du Morbihan, se rend dans son pré, à quelques centaines de mètres de sa maison. Comme tous les jours, il vient chercher ses chevaux pour son cours d'attelage. Il en avait laissé quatre la veille. Mais trois seulement s'approchent à son arrivée. Arkane, sa jument de 10 ans, manque à l'appel. Eric Abrassart l'aperçoit, étendue à quelques mètres. "J'ai tout de suite pensé à une mort 'naturelle'. Je me suis dit qu'elle avait avalé une ventrée de glands ou qu'elle s'était intoxiquée avec une branche d'if", raconte l'éleveur de 61 ans. Mais il constate que l'oreille de la jument a été sectionnée. "Je me suis dit : ça y est, on y a droit".

Comme tous les propriétaires de chevaux en France, il connaît cette macabre signature. Depuis le début de l'année, plus d'une trentaine d'équidés ont été retrouvés mutilés. Bien souvent, leur oreille droite est soigneusement tranchée. Parfois, d'autres sévices sont constatés. "J'ai vu que ses parties génitales et son anus avaient disparu. Puis j'ai vu qu'il manquait ses mamelles et qu'elle avait l'œil tuméfié, poursuit Eric Abrassart. J'ai tout de suite composé le 17. Puis j'ai pleuré. Je n'aurais jamais pensé vivre ça".

Eric Abrassart, éleveur de chevaux, à Saint-Tugdual (Morbihan), le 8 septembre 2020. 
Eric Abrassart, éleveur de chevaux, à Saint-Tugdual (Morbihan), le 8 septembre 2020.  (JULIETTE CAMPION / FRANCEINFO)

Les autorités, jusqu'au plus haut niveau de l'Etat, se mobilisent. "Il y a aujourd’hui 153 enquêtes ouvertes en France dans plus de la moitié des départements", recensait le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, le 7 septembre. Environ 30 concernent "des faits particulièrement graves", qui ont entraîné la mort des chevaux ou qui ont occasionné des "blessures extrêmement violentes", selon le ministre.

Des agressions en série

Ce jour-là, Gérald Darmanin a reconnu ne pas comprendre les revendications des auteurs. De leur côté, les enquêteurs piétinent, eux aussi, malgré les patrouilles et les cellules dédiées au sein de la gendarmerie. Le 7 septembre, un homme a bien été placé en garde à vue dans le Haut-Rhin. Sans suite. "Le dossier est prioritaire", assure pourtant à franceinfo le procureur de Lons-le-Saunier (Jura) qui compte "sept ou huit enquêtes" dans son département. 

Sur le terrain, l'enjeu principal consiste à déterminer si les blessures constatées sont bien le fait de l'homme ou si, dans la psychose ambiante, un propriétaire n'aurait pas pris un banal accident pour une agression. C'est "une bonne partie de notre travail", confirme dans Libération le général Jacques Diacono, chef de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique, l'organisme qui coordonne les enquêtes au niveau national. Pour "20 à 25 % des cas, l’origine humaine ne fait aucun doute", assure-t-il.

Autre difficulté de cette enquête titanesque : le caractère aléatoire des agressions. Celles-ci sont le fait d'une "pluralité d'auteurs", a récemment assuré à l'AFP le colonel Hubert Percie du Sert, coordinateur de la sous-direction de la police judiciaire de la gendarmerie.

La taille des élevages et le prix des bêtes ne semblent pas entrer en ligne de compte. Un âne a ainsi été ciblé en Seine-Maritime, début juin, alors qu'en février, c'est un trotteur de course, qui commençait à se faire un nom sur les hippodromes, qui a été retrouvé mort. Démon du Médoc, qui avait jusqu'alors rapporté 130 000 euros de gains, a été attaqué en Vendée, à la veille d'une compétition. Là encore, son oreille a été "coupée jusqu’à la tête", a décrit son entraîneur à France 3 Pays de la Loire

"Ils savent ce qu'ils font et savent très bien le faire"

Les enquêtes de voisinage, classiques dans ce genre d'affaires, pourraient permettre d'avancer. Mais elles se révèlent pour l'instant infructueuses. "Les chevaux sont rarement attaqués près des habitations. Ils le sont plutôt dans des pâtures relativement isolées", observe le procureur de Lons-le-Saunier. Pas de quoi aider les gendarmes qui ne peuvent compter sur les caméras de surveillance, rares dans ces lieux reculés. "Les enquêteurs se rabattent sur les caméras des villages alentours, celles des banques notamment, quand elles donnent sur la route", précise le procureur à franceinfo.

Les témoins, eux aussi, se font rares. La jument d'Eric Abrassart a été attaquée dans un pré entouré de quatre maisons et d'une caravane. Personne n'a entendu quoi que ce soit. Comme lui, la plupart des propriétaires décrivent des attaques sans bruit, manifestement bien préparées. "Ils ont emprunté un chemin de randonnée pour ne pas se faire remarquer, avec une voiture légère", relève-t-il. Preuve que les auteurs seraient des fins connaisseurs du milieu équin. "Il faut savoir passer les clôtures, prendre un cheval du troupeau sans créer la panique, sans faire de bruit, savoir l'immobiliser", avance Lydie Cerisier, dont la ponette shetland est morte, l'oreille coupée, dans une écurie de la Somme en mai.

Même constat pour Pauline Sarrazin, dont la jument a elle été torturée à Dieppe (Seine-Maritime). L'éleveuse n'a relevé aucune trace de sang : "Celui ou ceux qui font cela savent ce qu'ils font et savent très bien le faire", décrit-elle au Figaro (article payant). Une hypothèse confirmée par le Service central du renseignement territorial (SCRT) dans une note dévoilée en juillet par Le Parisien (article payant). "Les traces constatées sur les naseaux laissent présumer l'utilisation d'un tord-nez, accessoire demandant à son utilisateur des connaissances et des compétences dans le monde équestre pour le manipuler avec efficacité."

Un mouvement sectaire, voire sataniste ?

Quoi qu'il en soit, les motivations des coupables restent mystérieuses. Le procédé macabre et ritualisé, ainsi que la violence des sévices, donnent lieu à toutes les hypothèses. Il y a par exemple celle d'un sinistre "challenge" lancé "entre plusieurs individus", indique une autre note du renseignement territorial, également révélée par Le Parisien (article payant) début septembre. Il pourrait avoir lieu sur des groupes créés sur le Darknet ou via les messageries WhatsApp ou Telegram. Cette théorie expliquerait la dissémination des actes sur tout le territoire.

Autre mobile étudié par le SCRT : la "frustration sexuelle" des auteurs, qui prélèvent des organes génitaux. Le renseignement territorial n'exclut pas non plus la piste des mouvements sectaires. La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) a ainsi été sollicitée fin mars pour apporter son aide aux enquêteurs. Mais pour Nathalie Luca, directrice de recherche au CNRS et spécialiste des sectes, cette piste ne tient pas la route. "Pour qu'il y ait une secte, il faut que le groupe ne communique plus avec l'extérieur, n'échange plus avec le reste de la société et que les membres ne se marient plus ou n'aient plus de relations sexuelles avec des gens extérieurs au groupe", explique l'anthropologue à franceinfo. "Or, quand on tue des chevaux, on n'est pas fermé sur le monde extérieur, au contraire. Ces faits suscitent de la médiatisation."

Comme c'est un phénomène incompréhensible, qui fait peur, on met dessus le mot 'secte'. Mais il y a des groupes dangereux de toutes sortes qu'on n'appelle pas 'sectes' pour autant.Nathalie Luca, directrice de recherche au CNRS et spécialiste des sectesà franceinfo

Les services du SCRT parlent également de possibles "rituels sataniques". "Improbable", tranche Olivier Bobineau, membre du groupe Sociétés, religions, laïcités (laboratoire du CNRS et de l'EPHE). Après une enquête de trois ans, le sociologue a conclu dans son essai Le satanisme : quel danger pour la société ? (ed. Pygmalion) que les satanistes n'étaient qu'une centaine en France. Surtout, le mode opératoire des agresseurs ne lui semble pas correspondre à leurs habitudes. "Les satanistes remettent radicalement en cause l'autorité judiciaire, mais s'interdisent tout acte illégal car ils sont dans une quête de liberté absolue. Aucun sataniste en France ne commet de crimes, pour ne pas perdre cette liberté", explique Olivier Bobineau à franceinfo.

S'intéresser à la cible : le cheval

Alors quelles hypothèses reste-t-il aux enquêteurs ? Cela n'a échappé à personne, il y a, dans cette affaire, "une véritable volonté de porter atteinte aux équidés de manière générale", souligne le SCRT.

Des chevaux ont d'ailleurs été agressés à de multiples reprises au cours des dernières décennies. Au Royaume-Uni, entre 1983 et 1993, plus de 160 d'entre eux ont été mutilés, suscitant la psychose dans les haras. A chaque fois, de graves blessures sont constatées, notamment sur les parties génitales. En Allemagne, 300 cas de mutilations ont été recensés entre 1992 et 1998, selon The Independant. Là encore, on retrouve d'étonnantes ressemblances avec les cas français : "Oreilles coupées, parties génitales arrachées, bêtes abattues ou abandonnées à une mort lente…", décrivait Libération en 1996. Une commission d'enquête spécifique avait dressé un portrait psychologique du tueur, "un enfant mal aimé, qui se 'vengerait' sur les chevaux en les tuant à la main, comme un rituel", avançait alors la police criminelle. 

Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale à l'Université Grenoble Alpes, invite lui, à se pencher sur la figure du cheval, une cible loin d'être anodine. "C’est un animal très anthropomorphisé : on parle d’ailleurs de bouche, de pied, de jambe, ce que l’on ne fait pas avec la plupart des animaux", explique-t-il à franceinfo. Une façon indirecte de s'en prendre à l'être humain ? Possible.

Sur l’échelle socio-zoologique, qui traduit l’importance que nous accordons aux différentes espèces, le cheval est situé très haut, et représente la troisième espèce préférée des Français.Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale à l'université Grenoble Alpesà france info

Le chercheur a mené une étude auprès de 12 500 adolescents et "observé que ceux qui avaient commis des actes de cruauté envers les animaux (7,3% de l’échantillon) étaient plus enclins à avoir harcelé d’autres élèves à l’école", explique-t-il à franceinfo. Il cite également une étude brésilienne parue en 2017 dans la revue Research in Veterinary Science, qui a recensé 96 publications concernant les liens entre les violences envers des humains et la maltraitance animale, depuis 1960. Dans 98% des articles, une corrélation était relevée entre les deux."En conséquence, depuis 2015, le FBI collecte des données sur les actes de cruauté envers les animaux domestiques, qui sont ensuite mises en relation avec des violences familiales ou des homicides", explique le chercheur. Une raison de plus pour les autorités de prendre ces affaires très au sérieux.