A Dammartin-en-Goële, le temps est resté suspendu toute la journée

Autour de l'imprimerie où s'étaient retranchés, avec un otage, les frères Said et Chérif Kouachi, les habitants sont restés confinés chez eux durant de longues heures. Jusqu'à l'assaut des forces de l'ordre, à la tombée de la nuit. Récit de la journée. 

Un homme à la fenêtre d\'un immeuble, à Dammartin-en-Goële, vendredi 9 janvier 2015, à bonne distance de l\'endroit où sont retranchés Said et Chérif Kouachi.
Un homme à la fenêtre d'un immeuble, à Dammartin-en-Goële, vendredi 9 janvier 2015, à bonne distance de l'endroit où sont retranchés Said et Chérif Kouachi. (GEOFFROY VAN DER HASSELT / ANADOLU AGENCY / AFP)

Il est 17h00, vendredi 9 janvier. Durant une quinzaine de secondes, de sourdes détonations retentissent à 1,5 kilomètre de la cellule de crise, où sont rassemblés les journalistes massés à Dammartin-en-Goële (Yvelines). Impossible, donc, d'apercevoir Said et Chérif Kouachi sortir de leur planque pour ouvrir le feu sur les unités d'élite. Impossible aussi d'apercevoir la riposte mortelle des forces de l'ordre.

Les circonstances sont encore floues. Mais un gendarme confie à francetv info qu'il a reconnu le bruit sourd d'une grenade et celui, plus sec, produit par la munition d'un tireur d'élite. Au même moment, un véhicule blindé permet de libérer un employé de l'imprimerie caché au premier étage, dont les terroristes n'ont jamais soupçonné la présence. Cet épilogue soudain met fin à trois longues journées de traque, après l'attaque sanglante de la rédaction de Charlie Hebdo, mercredi 7 janvier.

>>> Prises d'otages terminées à Dammartin-en-Goële et à la porte de Vincennes à Paris. Suivez les dernières informations en direct

Le matin, pourtant, l'enquête piétinait sous une pluie épaisse. Au lendemain d'une fouille infructueuse à Longpont (Aisne), le camion blindé de la Brigade de recherche et d'intervention (BRI) était à nouveau envoyé dans la commune de 300 habitants.

La ville plongée dans le silence

Branle-bas de combat, ce matin-là. Deux suspects sont en fuite à bord d'une voiture volée. Après un échange de tirs, ils se retrouvent acculés à Dammartin-en-Goële, en Seine-et-Marne, à 50 kilomètres au sud de Longpont (Aisne). Ironie du sort, Said et Chérif Kouachi se sont retranchés dans une imprimerie, après avoir voulu tuer l'avenir d'un journal.

Une dizaine de véhicules banalisés foncent à toute allure sur la nationale au milieu des poids lourds, toutes sirènes hurlantes, sous des trombes d'eau, afin de rejoindre des centaines d'hommes armés et tendus. La sortie de la RN 2 est bouclée. Dans le ciel gris, cinq hélicoptères survolent la zone, dont des appareils militaires. Le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, confirme "une opération en cours". "Nous avons été prévenus par les gendarmes à 10h20", explique une habitante de la zone pavillonnaire voisine de l'entreprise, en contrebas de la commune.

L\'un des cinq hélicoptères qui survole l\'imprimerie où se sont réfugiés Said et Chérif Kouachi, vendredi 9 janvier 2015 à Dammartin-en-Goële (Yvelines).
L'un des cinq hélicoptères qui survole l'imprimerie où se sont réfugiés Said et Chérif Kouachi, vendredi 9 janvier 2015 à Dammartin-en-Goële (Yvelines). (F. MAGNENOU / FRANCETV INFO)

Une longue attente débute, dans cette ville surprise et sous le choc. Quelques badauds échappent au confinement imposé par les forces de l'ordre. "J'étais au garage avec une cliente quand les gendarmes nous ont dit de partir", explique l'un d'eux. Les rues forment un dédale de silence tout juste interrompu par les aboiements d'un chien. Des gendarmes sont positionnés en des points stratégiques, pour dissuader des journalistes parfois trop intrépides. "Eh, toi, mains sur mal tête ! Viens-là, viens-là !" Le photographe sera interpellé et mis en joue, avant de s'en tirer avec de la boue sur les vêtements.

A l'école, des voix résonnent : "Charlie, Charlie !"

Partout, la tension est palpable. Quelques voisins sont pendus au téléphone. Une cellule de crise est installée dans le groupe scolaire de l'Europe, un peu plus haut. "Que les gens restent chez eux, nous nous occupons des enfants", avertit l'adjoint au maire, Thierry Chevalier. Ici, il s'agit d'évacuer plusieurs centaines d'élèves de primaire, du collège et du lycée, confinés dans leurs classes, dont les fenêtres sont cachées par des rideaux métalliques. Alors que le groupe de journalistes grossit, des mains entrouvrent le rideau au premier étage. Et des voix résonnent : "Charlie, Charlie, Charlie !" Même pas peur.

Les cars commencent les évacuations vers 14 heures. Les plus petits sont évacués vers un gymnase situé tout en haut de la ville, à l'abri. Les parents, eux, se réunissent en bas, dans le groupe scolaire. Pas plus inquiets que ça. Pas plus rassurés, non plus. Des centaines de journalistes couvrent l'événement en temps réel, malgré l'absence totale d'informations sur l'opération en préparation.

A la tombée de la nuit, le dénouement de l'affaire électrifie la presse et les habitants. Après la fusillade, un hélicoptère de la sécurité civile passe dans le ciel.

- "Maman, ils sont morts ?" demande une petite fille.

- "Oui, tous les deux", lui répond sa mère, un sourire de soulagement aux lèvres.