"On est passé dans une ère post-Al-Qaïda de l'action terroriste"

Dans un entretien à FTVi, Gilles Kepel, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et spécialiste de l'islam, revient sur le profil de Mohammed Merah et explique qu'il entendait tuer de "mauvais musulmans".

Entraînement de nouvelles recrues jihadistes dans un camp au Pakistan, le 22 décembre 2009.
Entraînement de nouvelles recrues jihadistes dans un camp au Pakistan, le 22 décembre 2009. (VERONIQUE DE VIGUERIE / GETTY IMAGES)

Gilles Kepel est professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, où il dirige le programme doctoral sur le monde musulman. Il a publié en 2012 un ouvrage intitulé Quatre-vingt-treize (Gallimard), sur les banlieues.

FTVi : Mohammed Merah est décrit comme ayant un profil "classique" de soldat perdu de l'islam. Qu'en pensez-vous ?

Gilles Kepel : D'après les informations qu'on possède, et en particulier grâce à l'avocat de M. Merah, on sait que ce jeune homme n'a jamais connu son père. Qu'il n'a été socialisé que par la rue et certainement pas par sa famille. C'est la délinquance qui dans un premier temps a fait de lui ce qu'il est. Il devait d'ailleurs être traduit en justice à la fin du mois prochain. Dans un second temps, sa rencontre avec les salafistes lui a forgé, on pourrait dire, une autre personnalité. Et cela recoupe l'itinéraire de nombreux jeunes que j'ai décrits dans mon livre Quatre-vingt-treize ou dans le film La Désintégration [de Philippe Faucon].

Ces salafistes français sont quelques milliers sur notre territoire. La plupart n'a pas basculé dans la violence, mais ils ne se considèrent plus comme français. Ils affirment que leur seule patrie c'est l'islam, un islam pur, et c'est pour cela qu'ils rêvent de se rendre en Arabie saoudite qui, bien sûr, ne leur donne pas de visa. Pour certains, la fréquentation des salafistes équivaut à un véritable lavage de cerveau. Ils se rendent alors dans les zones tribales afghanes ou pakistanaises, ils passent d'une pratique piétiste à l'action violente. 

L'homme qui est retranché à Toulouse a tué à de multiples reprises, il s'apprêtait à tuer encore. N'est-ce pas un fait remarquable ?

G. K. : Absolument, ce côté "série" est très impressionnant. A fortiori, son aspect solitaire. Il montre qu'on est passé dans une ère post-Al-Qaïda de l'action terroriste. Précisément, le président syrien, Bachar Al-Assad, vient de relâcher un homme qui a théorisé le crime en solitaire, Abou Moussab Al-Souri. Selon lui, il faut d'abord tuer l'ennemi proche, à savoir les "mauvais musulmans". Et c'est bien ce qui semble s'être passé avec deux des militaires assassinés. Dans un second temps, il faudrait frapper l'ennemi lointain, "venger la Palestine" pour créer un sentiment de solidarité. Et là encore, c'est ce qui peut expliquer le massacre de Toulouse.  

La France est-elle le seul pays à connaître ce phénomène ?

G. K. : Il y a un peu plus d'un an, la même chose s'est déroulée en Grande-Bretagne. Un complot a été déjoué : il visait des militaires britanniques d'origine pakistanaise qui avaient servi en Irak. Il s'agissait dans ce dossier d'éliminer des "mauvais musulmans".