Elections régionales en Ile-de-France : de LCI au RN, comment le journaliste Philippe Ballard est passé de l'autre côté du micro

Le journaliste de LCI a été officiellement investi à la tête de la liste RN à Paris pour les élections régionales alors qu'il animait encore une tranche d'info deux jours plus tôt.

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Philippe Ballard, tête de liste du RN pour les élections régionales à Paris, lors de la manifestations des policiers à proximité de l'Assemblée Nationale, le 19 mai 2021. (CHARLES-EDOUARD AMA KOFFI / FRANCEINFO)

Des centaines de drapeaux bleus tournoient dans l'air saturé par les sifflets à bille et les sirènes. Aux abords de la manifestation des policiers devant l'Assemblée nationale, mercredi 19 mai, Jordan Bardella donne des interviews en direct aux chaînes d'infos. A quelques mètres derrière la tête de liste RN aux élections régionales en Ile-de-France, Philippe Ballard pianote sur son téléphone. Blouson noir sur le dos, l'ancien journaliste de 61 ans reste à l'écart des cadres du parti, discute avec des manifestants. "Il y a quelques anciens collègues de LCI pas loin", commente-t-il, gêné. Les retrouvailles n'auront pas lieu. Après avoir quitté la rédaction sans un message à ses anciens collègues, Philippe Ballard, investi à la tête de la liste RN à Paris, roule désormais pour Jordan Bardella.

L'engagement du présentateur d'une tranche d'info du week-end, sur LCI était un secret même pour ses plus proches collaborateurs. "On l'a appris, quinze minutes avant l'alerte du Figaro, de manière assez fortuite", témoigne Damien Givelet, qui a débuté à LCI à sa création, en 1994, comme Philippe Ballard. Un cri de surprise a traversé la rédaction : "Mais qu'est-ce que c'est que ce truc ?" Damien Givelet était "sur le cul".

Parti sur la pointe des pieds

Ses collègues le savaient déjà capable de s'adapter à toutes les situations. A Karine Fauvet, présentatrice météo, il donnait "l'impression de prendre un malin plaisir à arriver deux minutes avant l'antenne, sans prompteur ni papier". "Philippe pouvait arriver à poil en plateau et tout avoir dans la tête et interviewer n'importe qui", s'amuse-t-elle.

Décrit comme "sympathique" et qualifié de "bon journaliste" par d'anciens collègues, Philippe Ballard a pourtant quitté la chaîne et le journalisme sur la pointe des pieds. "J'ai été un des derniers à lui parler, se souvient Damien Givelet. Il a simplement dit 'bon ben salut' et il est parti. C'est tout, alors que c'est un collègue que je connais et estime depuis 35 ans." Son transfert a été fulgurant : un dimanche il animait encore sa tranche d'info, le mardi, il annonçait son ralliement.

"Je savais qu'il était de droite musclée mais je pensais qu'il était LR."

Damien Givelet, journaliste à LCI

à franceinfo

C'est au cours d'un débat organisé sur LCI que le journaliste a été impressionné par le vice-président du Rassemblement national. "Jordan Bardella était en débat avec LREM, LFI et LR, au moment de l'entre deux tours des législatives je crois, et il les a explosés pendant une heure", se remémore-t-il. "En le raccompagnant à l'issue du débat, je me suis dit qu'il avait un énorme potentiel et pour le moment, je ne me suis pas trompé", assure le désormais candidat RN.

Sympathisant du FN dans sa jeunesse

L'adhésion de Philippe Ballard aux idées d'extrême droite remonte pourtant bien plus loin, au début des années 1980, longtemps avant l'entreprise de "dédiabolisation" menée par Marine Le Pen depuis 2011. Il n'a alors qu'une vingtaine d'années. En 1983, la liste de Jean-Marie Le Pen "Paris aux Parisiens ! Les Français d'abord !" obtient 11,26% au premier tour des municipales dans le 20e arrondissement. "Le FN était déjà lanceur d'alerte en ce qui concerne la sécurité ou l'immigration incontrôlée", considère Philippe Ballard. D'autres thématiques portées par le parti des Le Pen le séduisent aussi. "La perte de nos coutumes, de nos traditions et d'une identité qu'on partage", illustre-t-il.

C'est seulement en octobre 2020, l'année de ses 60 ans, qu'il prend sa carte du Rassemblement national, tout en continuant à présenter les journaux sur LCI et interviewer des personnalités politiques. "Je connais beaucoup d'anciens confrères ou consœurs encartés qui continuent à être à l'antenne", se défend-il. Il reste journaliste pendant ces quelques mois sans pour autant dévoiler un quelconque engagement, selon lui. Interrogé par France Inter, le directeur général adjoint de la chaîne, Fabien Namias, met d'ailleurs "quiconque au défi d'avoir pu déceler à l'antenne un quelconque engagement de sa part".

"J'ai toujours été nickel à l'antenne. Personne n'a été capable de dire que ça se voyait."

Philippe Ballard

à franceinfo

L'envie de s'engager dans le parti pour lequel il votait depuis 40 ans démangeait Philippe Ballard. "Après 37 ans de journalisme, je me suis dit : 'C'est le moment'. Pour mes enfants, mes petits enfants." Délégué du personnel (CFTC) depuis 2003 au sein de LCI, l'ex-journaliste s'est déjà frotté à la politique locale, en tant qu'adjoint sans étiquette du maire UDF du Plessis-Trévise (Val-de-Marne), Jean-Jacques Jégou, de 1989 à 2008. Un mandat que Philippe Ballard a peu à peu délaissé au fil des années, jusqu'à ne plus siéger après septembre 2005. "Au départ, le maire avait une vision de l'aménagement de la ville, justifie-t-il. On a travaillé pour rendre cette ville agréable et au fur et à mesure, les élections sont devenues trop politiques. J'étais à LCI à l'époque et ça devenait compliqué."

Recruté par la direction du parti

S'il est élu cette fois, il l'assure, il siégera à temps plein. "Je n'ai plus que ça à faire." Peut-être aux côtés de Wallerand de Saint-Just, l'actuel président du groupe RN au conseil régional francilien, mis dans la confidence assez tard. "C'est Jordan Bardella qui me l'a dit en mars, confie l'élu. Je me suis dit que c'était une très bonne idée, car LCI est très regardée à Paris et en région parisienne."

"On voyait qu'il n'était pas d'extrême gauche, mais j'ai tout de même été surpris."

Wallerand de Saint-Just, conseiller régional RN en Ile-de-France

à franceinfo

Le recrutement de Philippe Ballard a été orchestré par la direction du parti. Jordan Bardella, Sébastien Chenu, Louis Aliot… Les cadres du RN se succèdent sur le plateau du journaliste et les relations se font de plus en plus amicales. "Je le côtoie depuis une dizaine d'années mais c'est en 2017 que nous nous sommes rapprochés", retrace Louis Aliot. Le maire de Perpignan (Pyrénées-Orientales) affirme avoir "été à l'origine des discussions pour qu'il nous rejoigne". Ensuite, "c'est Sébastien Chenu, qui le connaissait de l'UMP, qui a pris le relais".

L'intervieweur interviewé

Une prise qui réjouit le parti de Marine Le Pen. "C'est une figure connue à Paris et un bon communicant, juge Louis Aliot. Nous sommes assez faibles dans la capitale et son investiture nous fera un peu mordre l'électorat de la droite." A l'antenne le week-end seulement, Philippe Ballard ne jouit peut-être pas d'une notoriété aussi grande que l'espère son parti. A Paris, il aura en outre, en face de lui, son ancienne collègue de LCI et tête de liste Ile-de-France en commun, Audrey Pulvar, installée dans le paysage politique parisien depuis plusieurs années. L'adjointe d'Anne Hidalgo chargée de l'alimentation durable sera aussi tête de liste en Ile-de-France.

Pour combler ce retard, il a très vite retrouvé les plateaux de télévision, de l'autre côté du micro à présent. Celui de CNews d'abord, face à Pascal Praud, au lendemain de l'annonce de son investiture. "Il m'avait l'air tout timide", reconnaît Louis Aliot, tandis qu'une ancienne collègue de Philippe Ballard persifle : "Je lui ai dit en rigolant que j'allais le coacher !" A l'écran, l'intéressé est vite apparu embarrassé, quand l'animateur l'a questionné sur son départ de LCI. "Je suis là pour parler quand même du Rassemblement national", a-t-il balbutié, avant de reprendre ses réflexes de journaliste. "Je voudrais poser une question à Philippe de Villiers", "est-ce que je peux poser une question à Guillaume Peltier ?", avec plus d'assurance cette fois.

Mais la décision de Philippe Ballard a été mûrement réfléchie. Pas question de faire demi-tour et le scrutin régional est arrivé à point nommé. "Je n'allais pas me présenter à la présidentielle..." souffle-t-il. La présidentielle est toutefois présente à son esprit, en tant que soutien de Marine Le Pen. "Comme le dit Jordan Bardella, il y a la présidentielle derrière, les régionales, c'est l'apéritif de la présidentielle."

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