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"Voter, c'est fini" : pour les habitants "abandonnés" de Chalon-sur-Saône, "la politique ne sert à rien"

Article rédigé par
Envoyé spécial à Chalon-sur-Saône, - Yann Thompson
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Un immeuble condamné du quartier du Stade, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), le 27 mars 2017. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

Dans les quartiers nord de la ville bourguignonne, une large majorité d'électeurs s'était abstenue en 2012. Qu'en sera-t-il lors de cette présidentielle ?

Salah Hassen est un homme d'habitudes. Tous les jours, ce Chalonnais de 71 ans marche lentement jusqu'à la mosquée pour la prière de 17 heures. Après la récitation, il s'attable dans un café bondé, avec les copains, pour une partie de cartes, avant de retourner auprès de sa femme. Chaque dimanche d'élection, il emprunte ce même chemin, mais en passant par l'isoloir. "Cela fait trente ans que je vote", assure fièrement cet habitant de la cité du Stade, arrivé du Maroc en 1968. Le premier tour de l'élection présidentielle, dimanche 23 avril, ne fera pas exception : Salah Hassen sera là, fidèle au rendez-vous. Mais pas sûr que ses partenaires de jeu fassent de même.

Dans les quartiers du Stade et de la Fontaine au Loup, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), les urnes sonnent souvent creux. Lors du scrutin présidentiel de 2012, l'abstention avait été la deuxième la plus élevée de l'Hexagone : 58% des inscrits avaient boudé les isoloirs au premier tour, contre seulement 24% à l'échelle de la ville et 21% au plan national.

Capture d'écran d'une carte montrant les quartiers du Stade (en bleu, partie Nord) et de la Fontaine au Loup (en bleu, partie Sud) à Chalon-sur-Saône. (IGN / CGET / GEOPORTAIL / FRANCEINFO)

"Cette fois, il va encore y avoir beaucoup d'abstention", pronostique Nisrine Zaïbi, une habitante de 29 ans, qui tient régulièrement le bureau de vote. Cette fille du quartier, devenue conseillère régionale PS, assiste à la lente agonie de cette cité pauvre située à l'extrême nord de Chalon. D'après elle, l'abstention, qu'elle juge surestimée en raison d'un défaut d'actualisation des listes électorales, est surtout le reflet d'une crise plus profonde.

"La politique ne sert à rien"

"Avant, ici, il y avait des roses." A La Fontaine au Loup, un homme, la cinquantaine, s'arrête au bord d'une étendue d'herbe pour raconter un temps révolu. Le brassage était tel que "des policiers vivaient dans les HLM", se rappelle-t-il, nostalgique. Cette mixité a disparu, condamnant les habitants d'origine maghrébine à vivre entre eux – à quelques exceptions turques, kosovares ou asiatiques près. A chaque départ, les appartements sont condamnés avec des parpaings et des portes blindées par le bailleur, l'Office public de l'habitat (Opac). Certains immeubles ont fini par être intégralement fermés. Prochaine étape : la démolition, quand les moyens seront là.

Face à la disparition programmée de sa barre de 50 logements, dont il est le dernier occupant, Amir Dahech fait de la résistance. Avec sa femme et ses cinq enfants, il s'accroche à son vieux T3 de 55m², en attendant d'être "relogé dans un endroit correct". Il accuse l'Opac de chercher à l'expulser et de lui "mettre la pression" en coupant parfois la lumière, le gaz ou l'eau. Il en veut aussi à la mairie, qui n'a pas rétabli l'éclairage public devant chez lui "depuis deux ans" et qui se désintéresserait du quartier.

Un parasol et une voiture, seuls signes de vie devant l'immeuble où vivent Amir Daheche et sa famille, le 28 mars 2017, à la Fontaine au Loup, à Chalon-sur-Saone. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

Amir Dahech votera-t-il à la présidentielle ? "Non, la politique ne sert à rien, lance-t-il. J'ai voté pour le nouveau maire Les Républicains, Gilles Platret, et je le regrette amèrement." Il n'est pas le seul à avoir été ainsi vacciné par les municipales de 2014. "Voter, c'est fini, tranche un jeune du quartier, employé dans la restauration rapide. Platret m'a déçu. Alors qu'il était venu prendre ses voix à la mosquée, il a mené une politique contre les quartiers, voire contre les musulmans, en interdisant par exemple un salon de la femme orientale."

Après la mosquée, la politique

Rare lieu de convergence du quartier, la salle de prière du Stade est un espace d'influence. Les habitants vantent ses vertus éducatives – "elle aide à cadrer les jeunes" – mais aussi politiques, en tant que foyer de débat. C'est là que le maire actuel y a conquis ce quartier populaire, où il est arrivé en tête, tout comme François Hollande en 2012 (62% des suffrages au premier tour).

Nos discussions se font après la mosquée, pas à la mosquée.

Tahar Ben Rais, président de l'association qui gère la salle de pière

à franceinfo

Grillant une cigarette au comptoir du café attenant, Tahar Ben Rais, 65 ans, refuse d'être présenté comme un faiseur de rois. Il reconnaît tout de même "avoir la chance d'être écouté par beaucoup de gens". Pour le prochain scrutin, il assure n'avoir pas encore déterminé la "direction" qu'il invitera les fidèles à emprunter, "car il peut encore se passer tant de choses dans cette campagne".

"Ce sera abstention et barbecue"

En ce début de printemps, on profite du soleil pour aérer les tapis sur les balcons. Sur les pelouses, les pissenlits se marient aux pâquerettes. "Avec un temps comme ça, le jour du vote, ce sera abstention et barbecue, sourit un ancien habitant, venu rendre visite à sa mère de 90 ans. Je ne vote plus depuis un moment, c'est tous des magouilleurs et des voleurs. Il faudrait qu'on s'unisse tous pour que ça pète, comme en Guyane."

Un peu plus loin, Kais Lahmar hésite encore à voter. Ce père de famille de 37 ans, qui habite un "immeuble gruyère" où six logements sur dix sont vides, n'a jamais manqué un scrutin. "Mais avec toutes les affaires, Fillon, Le Roux, on a du mal à croire à la politique", se désole-t-il.

Du côté du Stade, à la sortie de la dernière école maternelle de ce quartier classé en zone d'éducation prioritaire, Ammar Miniar veut encore y croire. "J'espère que mon vote change des choses", glisse-t-elle, sans conviction. Il y aurait tant de choses à revoir dans cette cité "abandonnée", qui "ne ressemble plus à rien". La mère de 28 ans désigne un morceau de pelouse vide. "Les jeux ont été enlevés il y a trois ans et le petit terrain de foot a disparu, regrette-t-elle. Un petit toboggan a été installé plus loin, mais, avant, il y en avait un grand, et une balançoire."

Une aire de jeu abandonnée du quartier du Stade, le 27 mars 2017, à Chalon-sur-Saône. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)

Derrière la jeune femme, une ancienne école élémentaire est en cours de réfection. Elle doit rouvrir à la rentrée prochaine et remplacer celle de la Fontaine au Loup, régulièrement pillée et dégradée. "Il n'y a plus grand monde de toute façon", note-t-elle, avec l'espoir d'obtenir bientôt un prêt immobilier et de quitter le quartier.

La tentation du vote FN ?

Sami Salie, lui aussi, "rêverait" de s'en aller. Loin, en Tunisie, le pays de ses parents. "En France, on se fait tellement taper dessus en tant que musulmans et jeunes des quartiers que je ne me sens plus vraiment français", déplore-t-il. Il ouvre sa veste et dévoile son polo de l'équipe de France de foot. Il le porte encore, peut-être plus pour longtemps. "Mais, en Tunisie, je ne serai pas plus chez moi, je serai 'le Français', reprend-il. Elle est où notre place, alors ?"

Le jeune de 29 ans, plein de rage, en vient à vouloir "que ça pète""La gauche, la droite, on a essayé, assène-t-il, devant le bureau de poste du quartier. Alors pourquoi pas Marine Le Pen ? Je voterai pour elle si elle arrive en finale. Ce ne sera peut-être pas mieux, mais au moins ça fera chier la gauche et la droite. C'est eux que ça dérangera le plus."

Comme disait Coluche, il faut qu'on remue la merde pour que les politiques finissent par la sentir.

Sami Salie, un habitant de Chalon-sur-Saône

à franceinfo

En 2012, Marine Le Pen n'avait obtenu que trois voix sur 220 dans les quartiers du Stade et de la Fontaine au Loup. "Les gens ont plutôt exprimé leur ras-le-bol par l'abstention, contrairement à d'autres quartiers populaires de Chalon où le vote Front national a été plus fort, analyse Nisrine Zaïbi, la conseillère régionale. Cette fois, il y aura peut-être un peu plus de FN." 

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