"Il ne fait rien contre la police" : que s'est-il passé lors de la manifestation à Besançon où un "gilet jaune" reçoit un coup de matraque en pleine tête ?

La scène, devenue virale, a été filmée par une journaliste locale. Franceinfo revient sur cette séquence.

Capture d\'écran de la vidéo, où l\'on voit un \"gilet jaune\" se faire matraquer par un policier à Besançon (Doubs) le 30 mars 2019.
Capture d'écran de la vidéo, où l'on voit un "gilet jaune" se faire matraquer par un policier à Besançon (Doubs) le 30 mars 2019. (MEDIA 25 / RADIO BIP - EMMA AUDREY)

"Tout s'est passé très vite." Quelques jours après la manifestation des "gilets jaunes" à Besançon (Doubs), Emma Audrey est encore choquée. Cette journaliste a filmé Mathias, un "gilet jaune" de 22 ans matraqué par un policier le samedi 30 mars. Sur ses images, on voit des policiers, équipés de casques, de bâtons de défense souple et de coques de protection, s'élancer à la poursuite de "gilets jaunes" sur une piste cyclable.

Un policier assène un coup de bâton de défense en plein visage à l'un des manifestants. Un autre policier ramasse une bombe lacrymogène à ses pieds, puis ils s'éloignent. Le "gilet jaune" est pris en charge par deux membres des "street medics", ces équipes qui portent secours aux manifestants blessés. La séquence s'achève dans les fumées de gaz lacrymogène lancé par les forces de l'ordre. Sa vidéo, diffusée samedi à 16 heures, via Média 25, le canal vidéo de Radio BIP, un média associatif, est devenue virale : lundi 1er avril à 15 heures, elle avait été vue plus de 340 000 fois.

"Des images sorties de leur contexte"

Une première réaction de la préfecture du Doubs arrive dimanche à la mi-journée. Nicolas Regny, directeur de cabinet, affirme à L'Est républicain que "les images sont sorties de leur contexte". Quelques heures plus tard, le préfet du Doubs, Joël Mathurin, revient sur cette scène face à la caméra de France 3 Franche-Comté. "Dans le cadre de l'interpellation des personnes les plus virulentes, une personne dite 'gilet jaune' fait obstacle à l'interpellation par sa présence physique (...) et en voulant ramasser une grande lacrymogène par terre pour la lancer contre les forces de l'ordre. (...) Il y a eu, de façon proportionnée, l'utilisation de cette arme de défense légale", justifie-t-il.

Après ces propos, les journalistes de Média 25 diffusent la "'séquence 'brute' sans coupures depuis [leur] arrivée sur les lieux". On voit ce qu'Emma Audrey a filmé plusieurs minutes avant ce coup de matraque. Elle s'attarde sur l'intervention de plusieurs "street medics" qui prennent en charge une personne victime d'un malaise vagal. Jusqu'au moment où un véhicule de police surgit sur une voie de tramway, au milieu de "gilets jaunes" et de passants. Des policiers sortent et courent, avant de s'engager sur la piste cyclable, où le "gilet jaune" reçoit le coup de matraque.

"Les gens rentraient tranquillement chez eux. On a été surpris de voir arriver les policiers en trombe", affirme à franceinfo Frédéric Vuillaume, un "gilet jaune" qui participait à la manifestation (qui n'était pas déclarée). "Quand le fourgon de police est arrivé, je me suis caché en face de l'arrêt de tramway. Je suis sorti et j'ai vu le visage en sang de cet homme. Des 'street medics' l'ont pris en charge", témoigne-t-il.

"La violence existe de façon nette dans cette séquence, car le manifestant est frappé au visage alors qu'il ne fait rien contre la police", décrit Emma Audrey, qui suit le mouvement des "gilets jaunes" depuis ses débuts. La journaliste souligne qu'elle rapporte ces faits dans le cadre de son travail. "On me présente parfois comme une militante : c'est archi faux, j'ai la carte de presse. Je ne suis pas pro-gouvernement, ni 'gilet jaune'. J'ai moi aussi été maltraitée par des 'gilets jaunes' en tant que journaliste, mais je continue de faire mon travail", insiste-t-elle.

"Il était sonné, mais conscient"

Emma Audrey et ses collègues ont mis en ligne une troisième vidéo. Cette fois, on y voit des images au ralenti : le "gilet jaune" regarde la grenade lacrymogène qui roule jusqu'à ses pieds, puis la repousse. Alors qu'il se tourne vers un policier, un autre gardien de la paix, placé derrière lui, le frappe avec son bâton de défense.

"Le 'gilet jaune' m'a dit : 'J'ai senti quelque chose entre mes jambes, j'ai interpellé le policier pour lui dire.' Puis, il a eu un trou noir", relate à franceinfo Lilian, le "street medic" qui a pris en charge Mathias. "On était deux, il est venu vers nous. On l'a fait asseoir. On a pansé rapidement pour que ça ne saigne plus. Il était sonné, mais conscient, il a très vite compris ce qui s'était passé. Il était au téléphone avec sa maman", ajoute-t-il.

Dix minutes plus tard, les pompiers l'ont transporté à l'hôpital. Il en est ressorti samedi en fin de soirée avec dix points de suture. "La plaie est profonde au niveau de l'arcade sourcilière, mais heureusement, l'œil n'a pas été touché", précise Lilian, qui a pris des nouvelles de Mathias dimanche après-midi. Il a un arrêt de travail de cinq jours, précise de son côté Emma Audrey sur Twitter. "Je l'ai eu au téléphone dimanche soir. Il est psychologiquement secoué par cette violence", rapporte la journaliste.

Mathias s'est exprimé uniquement dans L'Est républicain. "Je n’ai jamais fait entrave, ni tenté de lancer quoi que ce soit sur les policiers. J’ai vu une grenade à mes pieds. Je me suis écarté, car j’ai cru qu’elle allait exploser. J’ai interpellé un policier en lui disant de la ramasser", se défend-il dans le quotidien régional. Franceinfo l'a aussi sollicité, mais Mathias ne souhaite pas parler à d'autres médias pour l'instant. 

"Il s'inquiète de la façon dont on parle de lui. Je l'ai vu à plusieurs reprises dans les manifestations, c'est quelqu'un de très calme, souriant et pacifiste", décrit Emma Audrey. "C'est vraiment quelqu'un de très gentil", abonde sa mère, qui participe avec lui aux manifestations de "gilets jaunes", sur Média 25 lundi à la mi-journée. 

Le jeune homme n'avait pas encore annoncé, lundi, s'il comptait porter plainte. De son côté, le préfet du Doubs veut finalement "un éclairage complet" sur l'utilisation de la matraque par le policier. Dimanche dans la soirée, il a saisi l'IGPN, "la police des polices", pour une enquête administrative. "Ça le rassure quelque part, affirme Emma Audrey. Mais ce que tout le monde attend, ce sont les excuses du préfet."