"Il y a une vraie injustice dans l'orgasme"

Fantasmes, orgasme, désir, hygiène, masturbation… Philippe Brenot, psychiatre et sexologue, publie jeudi "Les femmes, le sexe et l’amour". Une étude à laquelle ont répondu plus de 3 000 femmes hétéros en couple, âgées de 16 à 80 ans.

Quelque 30% des femmes disent se masturber régulièrement, c\'est-à-dire plusieurs fois par mois.
Quelque 30% des femmes disent se masturber régulièrement, c'est-à-dire plusieurs fois par mois. (B2M PRODUCTIONS / GETTY IMAGES)

L'étude est inédite. Après s'être intéressé l'an passé à la sexualité des hommes, Philippe Brenot, psychiatre et thérapeute de couple, publie jeudi 29 mars Les femmes, le sexe et l’amour (éd. Les Arènes), un ouvrage auquel ont participé 3 404 femmes hétéros en couple, âgées de 16 à 80 ans. Trois cents pages de statistiques, témoignages et commentaires où l'on parle fantasmes, orgasme, désir, hygiène ou encore masturbation. Le sexologue a répondu aux questions de FTVi.

FTVi : Quelles sont les principales tendances que vous avez pu observer ?

Philippe Brenot : Principalement une plus grande liberté sexuelle, à la fois dans le comportement et dans la parole. Et surtout, une évolution de l'image que les femmes ont d'elles-mêmes. Dans les années 80, beaucoup étaient encore gênées par leur pudeur. Aujourd'hui, 60% des femmes interrogées disent se trouver belles, 67% sensuelles. Il y a trente ans, de nombreuses femmes ne pouvaient pas faire l'amour la lumière allumée, ni même toucher le pénis de leur partenaire !

On sait aussi qu'aujourd'hui, 74% des femmes disent éprouver du désir, du plaisir. C'est quelque chose de nouveau, même si cela signifie qu'un quart des femmes accède encore difficilement à une sexualité libre. On note aussi un plus grand intérêt pour la masturbation, alors qu'il s'agit de la clé, l'élément central de la jouissance féminine. Seulement 30% des femmes se masturbent régulièrement, c'est-à-dire plusieurs fois par mois.

Mais là où il existe une profonde injustice, c'est dans l'orgasme. Il y a une asymétrie énorme : 90% des hommes ont un orgasme à chaque rapport sexuel, contre 16% seulement des femmes ! Alors même que les magazines féminins en parlent sans arrêt, versent en quelque sorte dans l'"orgasmologie"… Il y a encore beaucoup d'hommes qui ne comprennent pas que leur femme ne jouisse pas lorsqu'ils font l'amour.

Vous pensez qu'il s'agit de la principale différence entre les sexualités féminine et masculine ? Quelles sont les autres ?

Oui, ça l'est incontestablement. On sait avec cette nouvelle étude qu'au cours du premier rapport sexuel, 6,4% des femmes ont atteint l'orgasme, contre 76,2% des hommes. Il y a une vraie injustice dans la jouissance. Et puis les femmes qui ont vécu difficilement leur premier rapport sont bien plus nombreuses que les hommes. Beaucoup d'hommes se mettent la pression pour faire jouir leur partenaire, car souvent ils ne font pas la distinction entre jouissance et plaisir. Une femme peut éprouver du plaisir à faire l'amour, sans pour autant avoir d'orgasme. Et ça, les hommes sont nombreux à l'ignorer.

Il y a en outre un domaine dans lequel hommes et femmes ne se comprennent pas, c'est celui du désir. Les hommes, du fait de leurs érections, semblent éprouver un désir permanent. Mais un homme bande avant de désirer. Ce réflexe érectile, on dirait du désir, mais ça ne l'est pas au sens où les femmes l'entendent. C'est le même mot, mais pas la même représentation.

En outre, la croyance en un "besoin" sexuel masculin est fréquente, mais erronée. Si on ne fait pas l'amour, on n'en souffre pas physiologiquement. Ce n'est pas vital, comme manger, boire ou dormir. Mais beaucoup de femmes pensent que les hommes ont besoin de faire davantage l'amour qu'elles, et surtout d'éjaculer. Donc elles culpabilisent, pensant qu'elles sont incapables de satisfaire leur partenaire. Alors qu'en fait, il n'y a pas de besoin sexuel.

Qu'est-ce qui a permis cette libération sexuelle que vous évoquiez ?

Les représentations, qui ont profondément changé. En 1975, on avait les mêmes journaux qu'aujourd'hui, mais aucun ne traitait de sexualité. Aujourd'hui, les médias, s'ils ont permis cette libération sexuelle, parlent sans arrêt de sexe, mais surreprésentent des pratiques minoritaires, comme les sextoys par exemple. Mais quelqu'un comme Nathalie Rykiel, en mettant ses sextoys en vitrine à Saint-Germain-des-Prés, a énormément aidé à décomplexer les femmes, à dédramatiser, alors que les sexologues essayaient depuis vingt ans.

Cela dit, on déplore toujours un manque éducationnel flagrant. Alors même que la sexualité est apprentissage, que l'entraînement à l'amour est primordial pour l'épanouissement sexuel, il y a en tout et pour tout quatre heures d'éducation sexuelle dans tout le secondaire. On y parle contraception, ce qui est très bien, mais on n'éduque pas du tout à la sexualité, contrairement aux pays du Nord ou au Québec, par exemple ! On devrait aborder le sujet dès le primaire, en parlant de la différence des sexes. Ce serait une prise de conscience formidable, mais ça ne se fera jamais, les sociologues par exemple s'y opposeraient, sous prétexte que ça renforcerait l'hétérosexisme [qui présente l'hétérosexualité comme la norme]. Et puis, peu de gens sont capables de parler de sexualité.

Malgré l'anonymat, assises devant leur ordinateur, vous pensez que les femmes ont pu quand même mentir ?

Pour certaines questions, oui. Ce qui est étonnant, c'est la fréquence des rapports sexuels. Quand on est sexologue ou thérapeute, on les connaît, puisque les patients nous en parlent. Mais depuis une vingtaine d'années, on observe une augmentation progressive du chiffre donné dans les études ou les sondages. Je pense que les gens interrogés le surestiment sans s'en rendre compte, par conformité. Dans Les femmes, l'amour et le sexe, on observe que la moyenne est de 9,25 rapports par mois, ce qui fait deux par semaine. C'est surprenant, quand on sait que les femmes interrogées ont entre 16 et 80 ans !

En revanche, sur des questions comme "Utilisez-vous des sextoys seule ?" ou bien "Trouvez-vous votre sexe beau ?", je pense que les femmes ont répondu honnêtement.

 

Philippe Brenot est directeur de l'Observatoire du couple et dirige les enseignements de sexologie et sexualité humaine à l’université Paris Descartes.