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Caricatures de "Charlie Hebdo" : "Je suis pour la liberté d'expression si elle ne provoque pas de morts"

Anthropologue des religions et philosophe, l'Algérien Malek Chebel dénonce le journal satirique, qui "rajoute de l'huile sur le feu".

Article rédigé par
Propos recueillis par - Gaël Cogné
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 3 min.
L'anthropologue Malek Chebel, le 18 septembre 2011, à Nancy. (ALEXANDRE MARCHI / L'EST REPUBLICAIN / MAXPPP)

SOCIETE - A chaque fois qu'il en a l'occasion, Charlie Hebdo raille les religions, et l'islam n'est pas épargné. En 2006, il avait reproduit des caricatures de Mahomet en soutien au journal danois qui les avait publiées en premier. En 2011, il avait sorti un numéro spécial "Charia hebdo", avec en une, une caricature du prophète Mahomet, hilare, "nommé" rédacteur en chef - ce qui avait provoqué l'incendie des locaux du journal.  Mercredi 19 septembre, l'hebdomadaire rebondit sur les violences anti-américaines dans le monde musulman, en publiant de nouveau plusieurs caricatures de Mahomet.Charlie Hebdo va-t-il trop loin? Oui, selon Malek Chebel, anthropologue des religions et philosophe, auteur du Dictionnaire amoureux de l'islam, chez Plon. Pour FTVi, il explique pourquoi. 

FTVi : Quelle est votre opinion sur ces caricatures ?

Malek Chebel : Elles arrivent au plus mauvais moment. On ne peut pas rajouter de l'huile sur le feu. Il y avait déjà un brasier géant. Ces caricatures n'apportent rien à la compréhension du phénomène. Elles compliquent la situation. Je ne sais pas comment réfléchissent les gens de Charlie Hebdo.

Le coup marketing est réussi. Ce n'est pas la première fois, ce ne sera pas la dernière. Charlie Hebdo va encore profiter d'une crise pour se refaire une santé financière. C'est déplorable. J'aimerais que tous les musulmans se détachent de cela avec flegme, mais s'il y a des conséquences, tous les regards se tourneront vers Charb, en tant que responsable des publications. 

Est-il interdit de représenter Mahomet dans l'islam ?

Il n'est pas interdit de le représenter. Mais ce n'est plus au niveau de la représentation désormais, cela va au-delà. Les gens se reconnaissent dans la figure du prophète et n'ont pas envie d'être sali avec lui. C'est une guerre idéologique.

On ne peut pas se moquer de l'islam comme des autres religions ?

On se moque de tout ce qu'on veut. La liberté de la presse est garantie. Le problème n'est pas là. Il se trouve que quand on se moque de l'islam, ça dépasse le cadre de la liberté d'expression pour entrer dans celui de la réaction de la société. Une réaction irrationnelle, très dangereuse.

Si ça ne provoquait pas ces manifestations, pourquoi pas. Mais dans la mesure où un tel geste peut provoquer la mort de personnes innocentes, moi personnellement, je ne prendrais pas la responsabilité de le faire. On n'est plus en train de se moquer d'une religion ou d'une autre, on provoque des guerres civiles. On n'est plus dans la liberté d'expression. Se moquer, ne pas se moquer, le confort moral de Charb... On est bien au-delà de tout ça. Ce qui compte, c'est que ce que fait Charb, ce que font tous les semeurs de désordre, cela provoque des morts. Je ne sais pas si les gens réalisent.

Mais c'est tout de même une forme d'autocensure... Où est la liberté d'expression s'il existe des exceptions ?

Je suis pour la liberté d'expression dans la mesure où elle ne provoque pas de morts. Mais si ça provoque des morts, si la sécurité de l'Etat français est menacée, je ne vois pas comment on peut laisser parler. C'est la sécurité collective des Français qui est mise en jeu par un type.

Pourtant, je suis très libéral. Je défends l'islam des lumières, je suis pour la raison, la rationalité, mais là cela remet en question tout le travail que nous avons fait depuis des années. Cela alimente la haine des radicaux, la haine anti-occidentale des gens que nous combattons.

On ne peut plus dire comme au temps des caricatures [de 2006] : "Les musulmans sont des sauvages, des barbares, ils n'ont rien compris". Non, personne n'accepterait qu'on insulte les valeurs de quelqu'un, d'un groupe social en Occident, de cette manière-là. On peut contester la véracité, critiquer correctement, mais insulter, non.

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