Un économiste "très sceptique" sur le chiffre des 26 milliardaires qui ont autant d'argent que la moitié de l'humanité

Le professeur d'économie Alexandre Delaigue décrypte la méthode utilisée dans le rapport d'Oxfam sur les inégalités mondiales.

Le logo d\'Oxfam photographié à Glasgow (Ecosse), le 10 février 2018.
Le logo d'Oxfam photographié à Glasgow (Ecosse), le 10 février 2018. (ANDY BUCHANAN / AFP)

Cet extrait du rapport annuel d'Oxfam sur les inégalités mondiales a fait les gros titres : les 26 milliardaires les plus riches détiendraient autant d'argent que la moitié de l'humanité. Pourtant, le chiffre est critiqué par certains économistes. En 2015 déjà, Alexandre Delaigue, professeur d'économie à l'université Lille 1, pointait du doigt les "absurdes statistiques d'Oxfam". Qu'en est-il aujourd'hui ? Nous lui avons posé la question.

Franceinfo : Dans le rapport 2019 d'Oxfam, trouvez-vous les mêmes problèmes que dans celui de 2015 ?

Alexandre Delaigue : En 2015, ce sur quoi j'étais critique – et je le suis toujours – c'était le fameux nombre de personnes très riches qui détiennent autant que la moitié de la population mondiale. Il y a quatre ans, le rapport n'était pas très détaillé. Aujourd'hui, il fait 110 pages, il y a indéniablement beaucoup de contenu, c'est instructif sur l'évolution des patrimoines, des inégalités, leurs conséquences. Je n'ai pas grand-chose à redire sur le rapport, mais je continue d'être très sceptique sur ce chiffre choc des 26 personnes.

Qu'est-ce qui vous dérange dans ce chiffre mis en avant ?

Il n'informe pas vraiment, parce qu'il prend en compte l'actif net des gens, c'est-à-dire leurs biens moins leurs dettes. Il y a donc des tas de gens qui sont un petit peu endettés et qui se retrouvent à être plus pauvres que des gens qui n'ont rien du tout. Un étudiant à Harvard par exemple est considéré comme plus pauvre, parce qu'il a des dettes pour ses études, qu'un paysan éthiopien, alors que dans la pratique, il ne l'est pas. Or si vous pouvez vous endetter, vous êtes a priori dans une meilleure situation que celui qui n'a rien. 

Pour vous, la comparaison mondiale n'est donc pas pertinente ?

Non, le niveau national serait plus intéressant. Cette comparaison, elle va de Jeff Bezos [le patron d'Amazon] au paysan africain. Ça n'a pas de sens. Si on augmente la fiscalité sur les hauts revenus en France par exemple, ça n'aura aucun impact sur les Ethiopiens, ça ne changera rien à la situation des très pauvres au niveau mondial. Il faut voir l'impact au niveau national.

Vous disiez également que ce chiffre véhiculait des clichés...

Bien sûr, il est trompeur. Il donne l'impression que si les plus riches n'avaient plus ce patrimoine, on le donnerait aux autres, que cela équilibrerait les choses. Mais ça ne changerait absolument rien. La réalité est plus complexe. Il faut plutôt se poser la question de ce qui génère ces patrimoines si élevés, de la fiscalité sur les hauts revenus dans les pays riches, des inégalités créées par la corruption dans certains pays pauvres. Plutôt que de se dire que les actions de Mark Zuckerberg chez Facebook pourraient enrichir les Congolais, mieux vaudrait se poser la question des impôts sur ses plus-values par exemple. 

Que faudrait-il mettre en avant donc ?

On a mieux à sortir ! Ce chiffre des 26 personnes les plus riches est un peu comme l'étiquette "best-seller" collée sur un livre. Elle ne reflète pas le contenu du livre. On perd l'essentiel. Il serait plus intéressant de mettre en avant la tendance au fil des années. Son sens montre que les plus riches ont tendance à s'enrichir et que globalement, l'économie est biaisée en faveur des très riches.