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Pourquoi les entreprises chinoises font peur

Concurrence déloyale, soupçons d'espionnage… Les entreprises chinoises suscitent bien souvent méfiance et inquiétude. Découvrez le deuxième volet de notre série sur les investissements chinois en France.

Article rédigé par Thomas Baïetto
France Télévisions
Publié
Temps de lecture : 8 min
Une caricature sur le "péril jaune" publiée en 1898 dans "Le Petit Journal".  (GIANNI DAGLI ORTI / THE ART ARCHIVE / AFP)

Conditions de circulation, travaux, nuisances sonores… La construction à Illange d'un centre d'affaires franco-chinois pour accueillir 2 000 petites et moyennes entreprises (PME) chinoises suscite chez les habitants de la commune les mêmes préoccupations que n'importe quel chantier de cette ampleur. Mais pas seulement. Il y a aussi, comme l'explique Daniel Perlati, le maire de ce village mosellan de 2 000 habitants, qu'"entre guillemets, les Chinois débarquent".

Alors que de plus en plus d'entreprises chinoises s'installent dans notre pays, voici le deuxième volet de notre série sur les investissements chinois en France.

"Moi, ça me fait peur les Chinois"

Si elle soutient le projet comme la majorité des commerçants du village, Marie Guarnieri, 28 ans, gérante du salon de coiffure d'Illange, relaie les craintes de ses clients : "Les gens ont peur qu'Illange ne soit plus Illange". "Ce sera la Chine !", l'interrompt une habituée, qui refuse de se présenter autrement que comme "une retraitée râleuse de Bertrange", la commune voisine sur laquelle débordera le centre d'affaires. "Ils ne feront venir que des Chinois. Moi, ça me fait peur les Chinois", poursuit-elle, avant de lâcher un définitif "tout est de la vacherie dans ce qui vient de Chine".

Au-delà de cette réaction épidermique, la méfiance est réelle pour une partie de la classe politique de la région. Elle estime que le projet est "une caricature miniature de la mondialisation" et de ses travers, que les entreprises chinoises vont concurrencer les PME lorraines avec leurs produits bon marché. "La vraie question, c'est : pour 3 000 emplois qui vont être créés, combien vont être détruits chez nous ?", s'inquiète Françoise Grolet, conseillère régionale Front national de Lorraine. Favorable au projet, le patron des socialistes au Conseil général, Philippe Tarillon, s'inquiète aussi d'un éventuel "effet destructeur" du projet sur l'économie de la région, ainsi que la part d'emplois locaux par rapport aux emplois expatriés sur le site.

Raymond, Gabriel et Jean-Michel Bach, le 9 janvier 2013 au siège de l'entreprise Chêne de l'Est à Hambach (Moselle). (THOMAS BAIETTO / FRANCETV INFO)

Du côté des professionnels, si le projet est soutenu par les chambres de commerce et d'industrie locales, certains entrepreneurs émettent également des réserves. "J’ai d’abord poussé un coup de gueule [dans le Républicain Lorrain] parce qu'il y a quand même un danger par rapport aux PME lorraines, françaises et européennes", explique Jean-Michel Bach, le patron de Chêne de l'Est. Dans son domaine, le bois, les entreprises chinoises sont ses premières concurrentes. Sur les matières premières, qu'elles obtiennent à des prix supérieurs au marché pour remporter les appels d'offres, comme sur les produits finis, qu'elles vendent moins chers.

Pour l'économiste Philippe Delalande, le risque que les échanges ne se fassent que dans un seul sens est réel, malgré les garanties offertes par les promoteurs du projet. "Les Chinois, très souvent, ne remplissent pas leurs engagements", explique-t-il, en citant l'exemple de l'usine McCormick de Saint-Dizier (Haute-Marne). Elle ne fabrique toujours pas de tracteurs, contrairement à ce qu'avait promis l'entreprise chinoise Yto lors du rachat du site en 2011. L'usine se contente de produire les transmissions McCormick, une technologie qui intéressait le nouveau propriétaire.

"Les Chinois ne sont pas des envahisseurs"

Des inquiétudes que balaient les promoteurs du projet. "Il n'y aura pas de concurrence, les entreprises qui viennent là ne vont pas vendre directement aux particuliers ou à une entreprise isolée. Elles ne vendront qu'à de grandes centrales d'achats", assure Bruno Welsch, le directeur général de TerraLorraine, filiale de la société immobilière Comex Holdings qui finance ce projet d'initiative privé.

Le président du Conseil général, auquel appartient le terrain qui accueille le centre d'affaires, se montre pragmatique. "Il n'a pas fallu attendre le projet TerraLorraine pour que les produits chinois soient présents en Europe", constate Patrick Weiten (UDI). "Les Chinois ne sont pas des envahisseurs, ce sont des commerçants", ajoute ce soutien convaincu du projet. "Si nous avons uniquement des problèmes de plein, et, pour une fois en Lorraine et Moselle, pas de problème de vide, cela pourrait éventuellement changer la vie de notre territoire", philosophe l'élu.

Pour rassurer les entrepreneurs lorrains sur l'équilibre des échanges, la Comex et le Conseil général ont lancé trois projets similaires en Chine afin d'accueillir des PME européennes. Un argument qui a fait changer d'avis Jean-Michel Bach, de Chêne de l'Est. "Je serai le premier à dire oui pour m'implanter sur un site chinois", explique-t-il, tout en confiant qu'il continuera à surveiller de près l'identité des entreprises chinoises qui s'installeront à Illange.

Le président du Conseil général de Moselle, Patrick Weiten, sur le chantier du centre d'affaires franco-chinois d'Illange (Moselle), le 8 janvier 2013.   (THOMAS BAIETTO / FRANCETV INFO)

Soupçons d'espionnage

Les PME chinoises de Moselle ne sont pas seules à susciter la méfiance. Le rôle de l'Etat chinois est régulièrement pointé du doigt, à tort ou à raison. Ainsi, dans certains secteurs, les sociétés chinoises sont accusées de bénéficier de larges subventions de leur gouvernement. La Commission européenne a d'ailleurs lancé une enquête sur l'industrie photovoltaïque. Dans le secteur des télécommunications, les deux grands équipementiers chinois, Huawei et ZTE, sont accusés d'espionner pour le compte de Pékin.

"Aujourd'hui, nous ne pouvons pas commercialiser de routeurs de cœurs de réseaux en France", regrette Lin Cheng, le vice-président Europe et Amérique du Nord de ZTE. Créée en 2009, l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information recommande en effet aux opérateurs français de ne pas faire appel aux produits de ZTE ou Huawei.

Le sénateur Jean-Marie Bockel va plus loin. Dans un rapport sur la cyberdéfense remis en juillet 2012, il recommande purement et simplement l'interdiction en Europe de l'utilisation de "routeurs ou d'autres équipements informatiques d'origine chinoise", au motif "des liens de ces entreprises avec le gouvernement chinois" et "des soupçons d'espionnage informatique qui pèsent sur la Chine". La France n'est pas la seule à se méfier. Un rapport du Congrès américain a récemment qualifié ZTE et Huawei de menaces pour la sécurité du pays.

"Je ne comprends pas", proteste Lin Cheng, qui ne manque pas de souligner l'absence de preuves contre sa compagnie. Et de noter que ses concurrents occidentaux, comme Cisco ou Alcatel Luccent, commercialisent des cœurs de réseaux en Chine, où ils fabriquent également leurs produits. Enfin, il souligne que les cyberattaques qui défrayent régulièrement la chronique ne sont pas passées par son matériel. "Les gens disent que c'est la faute des Chinois. Mais je n'étais pas là quand il y a eu les cyberattaques. Comment cela peut-il être de ma faute ?", s'interroge-t-il.

"Lui, à Macao, il ne voit pas les conséquences"

Enfin, les investisseurs chinois sont parfois accusés de bouleverser le marché. A Gevrey-Chambertin (Côte d'Or), le président du syndicat des vignerons, Jean-Michel Guillon, ne digère pas le rachat du château du village et des deux hectares de vignes qui l'entourent par un homme d'affaires de Macao. "Il a tout détraqué", résume-t-il, en indiquant que le prix de l'achat, 8 millions d'euros pour une propriété évaluée à 4 millions, a déjà des conséquences sur le prix des vignes. "Lui, à Macao, il ne voit pas les conséquences. Je connais un vigneron qui a décidé d'arrêter et qui dit 'moi, mes vignes, j'en veux le double de ce qu'elles valent", poursuit-t-il.

Le château de Gevrey-Chambertin (Côte d'Or), le 23 août 2012. (JEFF PACHOUD / AFP)

A Bordeaux (Gironde), où le marché est de longue date ouvert aux investisseurs internationaux, on jure que l'arrivée de ces nouveaux propriétaires n'a pas bouleversé la donne. Certes, la modification radicale de la distribution de la majorité des crus rachetés a pu ponctuellement poser problème aux négociants qui les commercialisaient jusqu'ici. L'utilisation des marques rachetées pose également question pour une industrie abondamment copiée en Chine. 

Mais le fait que ces investissements concernent en majorité des propriétés peu connues, et pas toujours en bon état, rassure. "Personne ne veut de ces châteaux. Une propriété viticole comme celle-là, si on me l'avait donnée, je ne l'aurais pas prise", explique Jean-Baptiste Soula, directeur du château Latour-Laguens, en détaillant les deux millions d'euros d'investissements effectués pour remettre la propriété (achetée un million d'euros) sur les rails.

"Tant qu'on crée des emplois, ce n'est pas une mauvaise chose"

Si tous les propriétaires ne se montreront pas aussi ambitieux que ceux du château Latour-Laguens, l'impact économique de ces investissements n'est pas négligeable dans un vignoble en crise depuis les années 1990. "Sur les 300 000 euros dépensés pour refaire le chais, il n'y a pas un euro qui est parti en Chine", détaille Jean-Baptiste Soula. Pour ce qui est du risque de contrefaçon, celui qui a découvert récemment lors d'un salon à Chengdu la marque "Latour-Laguirsse" fait remarquer qu'il n'y a pas besoin de posséder une marque pour la contrefaire, et que les propriétaires n'y ont de toute façon pas intérêt. "Lorsque qu'on copie sa propre marque, on se tire plutôt une balle dans le pied qu'autre chose", observe-t-il.

Du côté d'Illange, ce constat sur les bienfaits économiques de ces nouveaux investisseurs est partagé, même si on attend d'abord de voir. Si la région est loin d'être sinistrée grâce à l'activité générée par sa proximité avec le Luxembourg, les 3 000 emplois européens annoncés ne seront pas de trop. Fines lunettes et doudoune bleue, Roland Schwartz, 60 ans, résume bien le sentiment qui domine, entre scepticisme et espérance. "Uckange, Gandrange, Florange… Tout est fermé, là, en face", énumère l'ancien éducateur sportif, montrant du doigt les installations sidérurgiques que l'on devine de l'autre côté de la Moselle. A partir du moment où on crée des emplois, on ne peut pas dire que ce soit une mauvaise chose." 

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