Loi de programmation militaire : il faut "une recapitalisation forte" pour les Armées, "en crise depuis 25 ans"

Alors qu'Édouard Philippe a annoncé vouloir une loi de programmation militaire "ambitieuse", l'analyste défense et professeur à Sciences-Po, Michel Goya, estime que "ce ne sera sans doute pas suffisant pour résoudre la crise profonde que traversent les armées".

Michel Goya, analyste défense et professeur à Sciences-Po. 
Michel Goya, analyste défense et professeur à Sciences-Po.  (MANUEL COHEN / MANUEL COHEN)

Le Premier ministre Édouard Philippe, en déplacement avec la ministre des Armées sur la base navale de Toulon (Var), a déclaré vouloir une loi de programmation militaire "ambitieuse". Mais l'analyste défense et professeur à Sciences-Po, Michel Goya, prévient que la revalorisation du budget des armées pour les trois prochaines années doit être imputée au gouvernement précédent. "Et surtout, comme peu de lois de programmation ont été respectées, c'est à la fin que l'on verra véritablement quelle a été la volonté du gouvernement", estime-t-il.

franceinfo : Le budget de la Défense va être revalorisé (1,8 milliard en 2018, 1,7 milliard en 2019 et 2020) : c'est une opération de réconciliation pour le gouvernement après les tensions de l'été ?

Michel Goya : Le but, ce n'est pas de se réconcilier avec les armées, cela va bien au-delà. Comme le disait d'ailleurs le Premier ministre ce matin, c'est parce que nous en avons besoin. Ce ne sera sans doute pas suffisant pour résoudre la crise profonde que traversent les armées. 

Le budget augmente, mais il faut rappeler que pour l'essentiel c'est une simple application de la loi atuelle, donc c'est quelque chose qui a été décidé par le gouvernement précédent.Michel Goya, analyste défense et professeur à Sciences-Poà franceinfo

Une nouvelle loi de programmation va être mise en place pour 2019-2025 ; c'est à ce moment-là que l'on verra les nouvelles orientations. Et surtout, comme peu de lois de programmation ont été respectées, c'est à la fin que l'on verra véritablement quelle a été la volonté du gouvernement.

L'urgence aujourd'hui pour la Défense, c'est l'augmentation des effectifs ? La rénovation des équipements ?

Le problème, c'est que c'est un peu tout. On est en crise depuis plus de 20, 25 ans. On a lancé de nouveaux programmes dans la période 1985-1990 et ensuite on a pratiquement coupé les moyens de les financer. Depuis cette époque, on est à la recherche permanente de financements pour payer les matériels de cette époque. Donc, on garde du matériel ancien qui coûte très cher et on a peu de moyens pour investir dans du matériel nouveau, plus moderne. Il faut faire un effort pour renouveler nos équipements, une recapitalisation forte. Quant aux effectifs, je rappelle qu'on en a supprimé massivement. Il était question de supprimer 80 000 postes, justement pour financer des équipements. Cela a d'ailleurs été un échec. Donc il n'y a pas d'autre solution que de faire un effort, sachant que le grand défi sera le renouvellement de notre arsenal nucléaire. On paye actuellement 3,5 milliards d'euros par an : à partir de 2020, il faudra sans doute passer à 6 milliards.

La secrétaire d'État à la Défense a évoqué la réintroduction du service militaire en 2019. Qu'en pensez-vous ?

On ne voit pas très bien quelle en serait la finalité. Si le but c'est d'augmenter les capacités des armées, c'est-à-dire d'engager des soldats appelés au combat, pourquoi pas. Si ce n'est pas le cas, on ne voit pas très bien l'intérêt. Cela coûtera très cher, ça, c'est sûr. Dans ce cas-là, les annonces qui ont été faites seront très insuffisantes pour assurer ces dépenses nouvelles. On est simultanément en guerre contre les organisations jihadistes, et en même temps en guerre contre le déficit budgétaire. On hésite à faire des choix, et pour l'instant, on n'en fait pas. C'est plutôt la lutte contre les déficits budgétaires, le respect des critères de Maastricht, qui semble l'emporter sur la victoire dans la guerre. Il faut une vision un peu plus claire et une véritable stratégie de la part de l'État.