VIDEO. Poids lourds : vers un nouveau scandale de fraude aux systèmes antipollution ?

Pour les poids lourds, c’est une coûteuse obligation. Trois fois par mois environ, il faut refaire le plein d’Adblue, ce liquide qui dépollue les gros moteurs diesel. Mais ça revient cher, alors en toute illégalité, ces boîtiers électroniques se multiplient. Ils désactivent le système Adblue, et tant pis pour la pollution.

S'agit-il d'un nouveau scandale de fraude aux systèmes antipollution ? L'équipe de "L'oeil du 20 heures" a assisté à un contrôle aléatoire de poids-lourds sur une aire d’autoroute entre Lille et la Belgique. Des douaniers et agents de la préfecture traquent des petits boîtiers, installés illégalement sur certains camions : "On a constaté un boîtier sur un véhicule lors d’un contrôle à Calais, branché et actif au moment du contrôle, donc le véhicule ne dépollue plus", explique Matthieu Faurtroy, responsable de l’unité de contrôle de Calais. 

L’an dernier, dans les Hauts-de-France, les inspecteurs ont retrouvé une trentaine de boîtiers sur des lourds. Selon de récentes études allemandes et espagnoles, cette fraude serait en plein essor en Europe. L’intérêt pour les routiers est économique. Car ce boîtier connecté à l’électronique du poids lourd désactive le système anti pollution, et évite d’avoir à faire le plein d’Adblue, un liquide qui dépollue les gros moteurs diesel. Economies réalisées : 2 000 à 3 000 euros par an et par camion.  

"Désactiver les sondes qui gèrent le réservoir d'Adblue"  

Ces boîtiers se trouvent facilement sur internet pour une dizaine d’euros. Nous avons repéré un vendeur français. Son produit est en rupture de stock, victime de son succès. En ligne, on a l’embarras du choix : le boîtier est livré en quelques jours, avec toutes les instructions pour l’installer. Et pour ceux qui n’aiment pas mettre les mains dans le cambouis, des dizaines de sociétés proposent leurs services partout en France.

Nous en avons contacté plusieurs nous proposent toutes de supprimer le système anti pollution, en toute illégalité. Elles s'engagent à "désactiver les sondes qui gèrent le réservoir d’Adblue". Certaines nous assurent avoir beaucoup de demandes de transporteurs qui souhaitent désactiver le système anti pollution.

Alors on a pris rendez-vous et pour être bien crédible, on y est allé en camion. Un technicien nous attend dans une zone industrielle. Il nous propose un boîtier, et sait où le cacher pour qu’il soit introuvable. Sous le camion, et surtout pas à l’avant, là où les inspecteurs le cherchaient tout à l’heure. "Je vais me brancher tout derrière là-bas, planqué derrière les câbles ça veut dire que le flic il faut qu’il aille se coucher en dessous. Vous ne verrez jamais un policier aller remper à 4 pattes sous un camion”, nous assure le technicien. Désactiver le système anti pollution est passible de 7500 euros d’amende. Pourtant il dit en installer depuis des années, et parmi ses clients, il n’y a pas que des routiers. Il dit équiper des agriculteurs, des tracteurs et même des concessions. 

"Jusqu’à 22 fois plus que la norme autorisée"  

Retirer le système antipollution n’est pas sans conséquence sur l’environnement. L’association Inspire qui défend la qualité de l’air en Haute Savoie, alerte les autorités depuis deux ans sur le caractère massif de ces fraudes. "Ces poids lourds fraudeurs émettent 5 fois, 10 fois, jusqu’à 22 fois plus que la norme sur laquelle ils sont censés rouler sur nos routes. Pour quelques centimes d’euros économisés, on met en danger la santé, c’est la santé publique qui trinque", déplore Anne Lassman Trappier, présidente association Inspire.  

Tous les jours, un million de camions parcourent les routes de France, les autorités n’ont pas les moyens de tous les contrôler. En 2017, seulement 120 fraudeurs au système anti pollution ont été identifiées dans le pays.  

Des camions circulent près de Paray-le-Monial (Saone-et-Loire), le 3 février 2011.
Des camions circulent près de Paray-le-Monial (Saone-et-Loire), le 3 février 2011. (THIERRY ZOCCOLAN / AFP)