Vis ma vie de sapin de Noël

Que se passe-t-il dans la tête des conifères d'élite ? Avant d'atterrir dans votre salon, les sapins de Noël doivent réaliser un parcours du combattant. L'un d'eux s'est confié à franceinfo. 

PASCALE BOUDEVILLE / FRANCEINFO
PASCALE BOUDEVILLE / FRANCEINFO (PASCALE BOUDEVILLE / FRANCEINFO)

En deux minutes, c'était plié. Le monsieur s'est arrêté devant moi et sans trop me détailler, il a lancé : "C'est lui !" Une dame et deux jeunes filles sont arrivées, ont fait oui de la tête et me voilà dans un chariot, poussé à toute vitesse dans les allées de la jardinerie. Du haut de mes 9 ans et de mon mètre soixante-dix, je n'avais rien vu venir. Dans le Morvan, où j'ai grandi, on m'avait pourtant prévenu : "Tu verras, ça va vite. Une fois que tu es choisi, en moins de deux, tu te retrouves coincé entre un canapé et un meuble télé, décoré comme une meneuse de revue."

Mais me faire emballer dans un filet, jeter sur un tapis roulant (wahou, 49 euros !) fourrer dans un coffre de voiture et balader, les épines au vent, à 130 km/h sur l'autoroute ? Ce n'est pas comme cela que j'avais imaginé démarrer dans ce job, mon destin : sapin de Noël.

Tout le monde, ou presque, installe un sapin dans la maison à l'approche des fêtes. Mais peu de gens connaissent vraiment le parcours des conifères d'élite, pourtant riche en rebondissements. La preuve.

Déjà, il faut sortir de terre

Je n'étais qu'une graine lorsque je suis arrivé en France. Nous, les Nordmann, la variété de sapins à la mode depuis déjà une vingtaine d'années, venons du Caucase, de Turquie parfois. Avant que Christian Colliette ne me replante dans son exploitation de Villargoix (Côte-d'Or), j'ai passé quatre ans à pousser, tranquillement, chez un pépiniériste. Et puis un jour, un de ces jours normaux où je me contentais d'essayer de gagner encore quelques centimètres, on m'a arraché et mis en vente, moi et les milliers de jeunes pousses qui m'entouraient. Chaque année, dans l'exploitation moyenne où j'allais atterrir, entre 1 000 et 3 000 sapins sont vendus pendant les fêtes. Autant sont donc rachetés pour occuper les places vacantes. Et parmi ceux-là : moi.

Sentir l'air circuler près des racines, se balader en transpalette, figurer parmi les "élus" : si j'avais su que j'avais échappé ce jour-là à un destin de tabouret !

Sur le coup, vous rentrez dans le camion, étourdi, et ne trouvez ni plus ni moins que de l'obscurité. Arrivé chez votre nouvel exploitant, vous êtes replanté. C'est là, enfin, que vous comprenez : "Si tout va bien, vous serez des sapins de Noël." Les plus vieux, les plus grands, ceux qui sont là depuis cinq ans et ne devraient pas tarder à partir, vous font le topo : "Vous êtes dans le Morvan, les jeunes. Vous en avez pour cinq ans, alors vaut mieux être sympas avec vos voisins." Ils précisent encore : "Si tout va bien." Et ils ont raison d'insister.

Puis vient le plus difficile : survivre

Très vite, vous apprenez qu'un sapin a des ennemis. En hiver, le gel, les tempêtes. En mars, les giboulées. En été, la grêle ou la sécheresse. Vous ne pouvez rien contre eux, vous expliquent tout de suite vos voisins. Même le producteur, Christian Colliette, qui passe dans les allées de conifères et vous reluque régulièrement les épines, ne peut rien contre eux. Entre 13 000 et 15 000 spécimens comme moi (cousins épicéas inclus) grandissent sur son exploitation. Et rien ni personne ne peux empêcher le ciel de nous abattre d'un coup de vent. Vous vous rappelez décembre 2011 ? La tempête Joachim ? Et 2013, avec ces boules de pétanque tombées des nuages en plein mois de juillet ? C'est pas marrant de voir les copains craquer.

Et quand ils se font grignoter sous vos yeux, c'est encore pire. Les chevreuils s'en chargent. Ils vous diront qu'ils sont chez eux autant que vous et que vous les provoquez en laissant vos pousses poindre à travers la neige, l'hiver, alors qu'eux n'ont rien à se mettre sous le dent. Du reste, j'ai de la chance, Christian Colliette assure qu'il a la main légère sur les pesticides. On est encore loin de nos rêves d'une croissance 100% naturelle, comme les copains des forêts, mais rien à voir avec la génération de nos parents, bombardée de produits, assure le producteur, qui parle d'une vaporisation "ponctuelle", "localisée", "raisonnée".

Sous l'impulsion de l'Association française du sapin de Noël naturel, établie à une vingtaine de minutes de là en voiture, il a adopté quelques moutons pour désherber les parcelles où se trouvent les plus grands sapins.

S'ensuit une sélection impitoyable

Pour être choisi, c'est simple : c'est pire que Miss France. Vous êtes étiqueté, en fonction de votre catégorie, de votre taille, etc. Nordmann, 1,70 m. En bonus, j'hérite d'une étiquette "premier choix" que je porte avec fierté. Je n'y suis pas pour grand-chose, mais tout de même, ça fait plaisir. J'en déduis que le grand déménagement approche. La compétition sera rude, mais ma taille est la plus recherchée (entre 1,50 et 1,75 m), comme mon espèce : en tant que Nordmann, mes épines sont plus solides que celles des épicéas (des types bien qui sentent bon le pin, mais se déplument facilement). Du coup, le consommateur devra avoir le coup de foudre, car je ne partirai pas à moins de 40 euros.

Si vous n'avez pas la forme, Christian Colliette peut vous retailler un peu, pour harmoniser votre silhouette. Il peut décider de vous couper vite, à 9 ans, comme moi, si vous êtes costaud et plutôt beau gosse. Pour les plus grands, il faut attendre au moins 14 ans. En revanche, dans ce cas, vous devenez une célébrité : places de mairie, marchés de Noël de grandes villes ou même l'Elysée ! Certains d'entre nous font de belles carrières. Personnellement, un T3 ou une petite maison avec une famille sympathique me comblerait.

La coupe débute juste après le 11 novembre. Vous attendez nerveusement, pendant que les saisonniers (chez nous, sept ou huit chaque année) avancent dans les parcelles avec leurs instruments : sécateurs géants, machines à emballer, etc. Quand mon tour est venu, j'avoue que je me suis posé des questions. J'avais vu des enfants dans les voitures qui tracent sur la départementale, devant l'exploitation. Allais-je leur plaire dans le magasin ? Et si jamais ils ont des chats ? N'est-ce pas aussi sournois que les chevreuils, les chats ? Et puis qu'est-ce que vous voulez, c'est comme ça : j'aime les sols granitiques. Alors se faire couper à la tenaille, coucher dans l'allée, mettre en filet, embarquer et stocker, ça fait tout drôle.

Contempler l'incertitude de son destin

Bye bye le calme et l'air revigorant du Morvan, terre d'origine de 80% des sapins de Noël du pays. Bonjour la jardinerie immense, en tôle, plantée sur le bord de l'autoroute. Où suis-je ? Aucune idée. Sans doute en France. La France n'exporte pas de sapins de Noël. Au contraire, elle manque d'arbres et doit en importer de chez nos amis allemands, hollandais ou danois. Eux ont longtemps régné sur le sapin de Noël, bénéficiant de cette image "Sapin du Nord", dont l'évocation met des flocons dans les yeux des acheteurs. Là-bas, des laboratoires entiers planchent sur l'élevage de conifères. Mais depuis une vingtaine d'années, la France n'a plus à rougir de ses sapins.

En fin de compte, on se croise tous sur les parkings des centres commerciaux, les épines comprimées dans un sac, saucissonné dans un coffre, direction la maison d'inconnus qui feront de vous la star du salon. Et là, vous n'avez pas le droit à l'erreur.

Avoir les boules

L'instant de vérité est arrivé. Le monsieur me sort du coffre. Les deux jeunes filles me transportent dans les larges escaliers d'un immeuble et me voilà dans ma nouvelle maison. La pièce est grande, blanche et, j'imagine, lumineuse quand le soleil brille, puisque je suis dos à une large baie vitrée. Pas de litière, pas de poils sur le canapé. Ouf. Sur la table de la salle à manger, j'aperçois un vieux carton cabossé : "NOËL". Ma tenue. Je commence à stresser.

Les filles sortent, une à une, les boules et guirlandes : du blanc, de l'argenté, du transparent. J'ai entendu dire qu'on en trouvait de toute sorte, mais en ce qui me concerne, je suis assorti à la déco. Quelque part, cela me rassure, me fait me sentir chez moi. Une première guirlande en plumes blanches s'enroule autour de moi et m'évoque la neige des hivers morvandiaux. Mais on me l'enlève. "Et la guirlande lumineuse… Punaise, j'oublie tous les ans la guirlande lumineuse." La mère de famille recommence. Elle pose sur moi la guirlande lumineuse, la branche, pour vérifier que l'année dans ce carton humide logé à la cave ne lui a pas été fatale, puis m'enroule à nouveau dans le boa de plumes blanches. "Voiiiiillllllllà."

En quelques minutes, j'ai le corps couvert de boules, de perles et d'angelots argentés. Ma tête est ornée d'une étoile, argentée elle aussi. J'ai le dos vaguement nu, alors les filles m'équilibrent un peu, histoire que je n'aie pas l'air d'une vieille branche depuis la rue sur laquelle donne la baie vitrée. J'officialise Noël dans cette pièce où les membres de la famille qui n'ont pas participé à ma séance de relooking se relaient pour voir de quoi j'ai l'air. "Ah ouais…" dit l'un en faisant une moue d'approbation, "pas mal, très bien." "Canon." Je savoure.

Mourir lentement

Déjà, le début de la fin arrive. Encore une fois, j'ai de la chance : la région semble bénéficier d'un climat agréable (j'apprends au fil des conversations que je suis dans la région de Montpellier) et la pièce n'est pas surchauffée. "Un sapin de Noël, c'est la chaleur et l'environnement qui le tuent, répétait mon producteur du Morvan. Pas trop chaud, pas trop près de la cheminée, un endroit plus frais et arrosé au pied, sinon, c'est du suicide." Bon, je n'ai pas les pieds dans l'eau, c'est vrai. Mais l'absence de cheminée dans la pièce ou d'un chauffage à proximité devrait m'aider à faire mon job jusqu'au Nouvel An.

Je suis à l'apogée de ma vie et c'est avec fierté que je recevrai bientôt les cadeaux à l'ombre de mes épines. J'ai le pied coupé, planté dans une bûche, j'en déduis que je ne serai pas replanté. Ma famille n'a pas de jardin et ne m'a pas "adopté". J'encaisse. Je m'y attendais. Seules 5% des personnes qui achètent un sapin envisagent de le remettre en terre, avait averti Christian Colliette. Et beaucoup meurent tout de même, trop éprouvés par leur passage en intérieur.

Personnellement, j'entends bien profiter de mon statut. Je vais mourir sur scène, comme on dit. Mais heureux. Et quand viendra l'heure du sac à sapin, c'est avec le sentiment du devoir accompli que je me rendrai utile, encore, pour une dernière fois.