Bac de philo 2019 : les épreuves corrigées par deux philosophes

Adèle Van Reeth et Michel Eltchaninoff ont planché pour franceinfo sur les sujets du bac de philosophie 2019.

Lors de l\'épreuve de philosophie du bac 2019 à Riom.
Lors de l'épreuve de philosophie du bac 2019 à Riom. (JULIETTE MICHENEAU / RADIO FRANCE)

Le baccalauréat 2019 a débuté lundi 17 juin avec l'épreuve de philosophie pour les élèves de terminale. Le travail, la liberté, le désir, l'expérience et la culture, étaient au programme. Adèle Van Reeth, philosophe, productrice de l’émission Les chemins de la philosophie sur France Culture, et Michel Eltchaninoff, philosophe, essayiste, rédacteur en chef du mensuel Philosophie magazine, proposent leur correction pour franceinfo. Sachant qu'"on peut tout dire, tant que l'on argumente", précise Michel Eltchaninoff.

Série L

Est-il possible d’échapper au temps ?

Michel Eltchaninoff : Notre condition de mortel fait qu'il n'y a pas de retour en arrière possible. On est voué à la décrépitude. On va tous mourir. Donc dans une première partie, on pourrait dire qu'un Grec du temps d'Aristote regardait les étoiles en les pensant éternelles. Tandis que nous, face à ces étoiles, on est dans le temps vieilli. Dans une deuxième partie, on pourrait dire qu'il y a des moments, des instants où l'on peut échapper au temps. Cela peut être dans l'expérience esthétique. Quand on voit quelque chose de très beau, on est projeté hors du temps. Dans l'amour également, on a l'impression de vivre l'éternité. Dans des expériences religieuses, on peut aussi se détacher du temps. Mais dans ces cas de figures, on échappe au temps pour un temps. Dans une troisième partie, il faudrait ajouter quelque chose de plus positif. Au lieu d'échapper au temps, on pourrait essayer de retrouver une forme d'éternité en se plongeant dans le temps. C'est l'expérience de Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu qui explore ses souvenirs et ses sensations. Il va oublier le temps des horloges et des calendriers pour explorer son temps intérieur, sa vie intérieure. Il est donc possible d'échapper au temps en retrouvant une forme d'éternité dans l'examen de notre temps intérieur.

À quoi bon expliquer une œuvre d’art ?

Adèle Van Reeth : Il y a un présupposé qui est qu'une œuvre d'art perdrait de son intérêt si on pouvait l'expliquer. Ce qu'il faut identifier c'est le conflit. Ici c'est l'œuvre d'art conçue comme quelque chose d'irrationnel, de magique, et l'explication qui serait rationnelle. Si face à une œuvre d'art on fournit des arguments, que reste-t-il de l'art ? Est-ce que la raison est capable d'analyser l'art ? Auquel cas pourquoi est-ce qu'on produit de l'art ? Pourquoi est-ce que ce ne sont pas juste des raisonnements ? Là, on réfléchit vraiment à la façon qu'a l'homme de faire quelque chose de son existence du côté de la raison ou du côté de l'art. Il faut vraiment forcer le trait, caricaturer pour mieux introduire des nuances.

Texte de Hegel sur les lois de la nature (Hegel, "Principes de la philosophie du droit").

Michel Eltchaninoff : Qu'est-ce qu'une loi ? C'est la question posée par Hegel. Parmi les lois de la nature, celle de la chute des corps est incontestable, par exemple. C'est une loi scientifique. Mais Hegel ajoute que certaines lois sont créées par les hommes eux-mêmes. Quand elles sont créées par les hommes - c'est le droit - nous ne sommes pas là seulement pour les observer mais aussi pour les remettre en cause. On peut même, comme on l'a vu pendant le mouvement des "gilets jaunes", se révolter en disant que l'on n'est pas d'accord, par exemple sur la loi de la baisse de la vitesse à 80 km/h. Hegel nous dit que la loi de la nature s'impose, mais quand elle est humaine on peut la trouver illégitime. Plus globalement, on vous demande d'expliquer le texte, et non de connaitre la vie et l'œuvre de Hegel.

Série ES

Le travail divise-t-il les hommes ? 

Michel Eltchaninoff : Dans une première partie, on pourrait dire que depuis des siècles, par nature, le travail divise les hommes. Tout simplement parce qu'il y a une division du travail. Jean-Jacques Rousseau raconte que les hommes se sont d'abord divisés entre agriculteurs, éleveurs, puis avec les citadins, entre artisans et commerçants. Dès que naissent les villes, la division et la spécialisation voient également le jour. Jean-Jacques Rousseau nous dit que le malheur commence à ce moment parce que ces divisions font que les hommes se sentent peu à peu étrangers les uns aux autres. Dans une deuxième partie, on pourrait ajouter que cette division ne sépare pas seulement les hommes entre eux, mais également à l’intérieur d'eux-mêmes. Karl Marx appelle cela l'aliénation. Cela signifie que l'on devient étranger à soi-même. Quand un ouvrier fabrique quelque chose à la chaîne, il est dépossédé de lui-même. Il ne possède pas le fruit de son travail. Il ne fabrique pas l'objet de bout en bout. Bref, il ne se reconnait pas dans ce qu'il fabrique. On débouche alors sur la troisième partie dans laquelle on pourrait dire que si le travail de chacun est reconnu, si la part de chacun dans ce travail est reconnue, alors le travail peut rassembler les hommes. Toutefois, cela demande des conditions politiques bien précises. Il y a donc un espoir pour que le travail ne puisse pas trop diviser les hommes.

Retrouvez tous les sujets de la série ES.

Série S

La pluralité des cultures fait-elle obstacle à l’unité du genre humain ?

Adèle Van Reeth : Les étudiants les plus au fait verront que l'un des conflits que l'on peut identifier au sein de ce sujet, c'est celui entre les cultures diverses et le genre humain qui serait un. Comme si les cultures pouvaient venir s'imposer à l'universalité du genre humain. Rien n'est moins sûr. Les cultures, pour être plusieurs, ne sont pas forcément antagonistes. Faut-il établir une hiérarchie entre ces cultures ? Faut-il s'inquiéter pour l'unicité du genre humain ou se féliciter que celui-ci soit décomposé en différentes cultures ? Cela fait partie des options possibles en analysant ce sujet.

Retrouvez tous les sujets de la série S.

Série technologique

Les lois peuvent-elles faire notre bonheur ?

Adèle Van Reeth : Le sujet met en question une évidence. On se dit souvent que la loi n'est pas ce qui fait notre bonheur, c'est ce qui nous empêche d'être heureux. La loi nous empêche de fumer où on voudrait, de faire plein de choses... Que ce soit la loi de l'État, la loi du père, la loi coercitive, elle vient toujours entraver notre liberté. Dire cela c'est présupposer que le bonheur est une affaire de liberté, que s'il n'y avait pas de loi on serait plus heureux. Rien n'est moins sûr. Pour répondre au sujet, il faut creuser le terme de bonheur. On le distingue du bien-être, du plaisir et on se rend compte que dans le bonheur rentre en compte une certaine conception de la loi qui peut apporter une forme de limite nécessaire à notre bonheur.

Retrouvez tous les sujets de la série technologique.