La communauté scientifique s'entraîne à jouer au billard avec les astéroïdes

Comment dévier la trajectoire d'un de ces corps qui menacerait la Terre ? Réunis en Italie depuis lundi 13 avril, les meilleurs spécialistes de la question planchent sur une simulation.

Cette vue d\'artiste présente un astéroïde près de la Terre.
Cette vue d'artiste présente un astéroïde près de la Terre. (FIZZFOTO / MANUEL COHEN / AFP)

Un astéroïde a été découvert par des astronomes de Hawaï (Etats-Unis). Encore distant de 51 millions de kilomètres, il fonce dans notre direction. Il y a peu de détails sur sa composition et sa taille, évaluée entre 100 et 500 mètres. Pour l'heure, la probabilité d'un impact est encore faible (0,2%), mais le cas échéant, la date de la catastrophe est déjà connue : le 3 septembre 2022.

La suite du film Armageddon ? Pas tout à fait. Depuis lundi 13 avril, plusieurs dizaines de scientifiques sont réunies à Frascati (Italie), pour plancher sur cette étude de cas imaginaire (en anglais) et éviter que le ciel nous tombe sur la tête. La menace n'a rien de farfelu. Au total, selon la Nasa, 110 000 astéroïdes de plus de 140 mètres présentent un risque pour notre planète, et nous y sommes mal préparés. En 2013, lors d'une précédente simulation d'impact, les scientifiques réunis n'avaient pas réussi à sauver la ville de Nice (en anglais).

On fait tout péter ou on tente le ricochet ?

Les experts sont d'accord pour dévier la trajectoire de l'astéroïde – c'est déjà ça, mais comment ? Mercredi 15 avril, la journée a débuté par un comparatif de deux méthodes : percuter l'astéroïde ou déclencher une explosion nucléaire à proximité. La quatrième conférence de défense planétaire va devoir trancher. "L'approche dépend des circonstances", explique William Ailor, l'organisateur du rassemblement, à francetv info. Et surtout, "certaines méthodes sont efficaces mais prennent plus de temps à concevoir et nécessitent donc d'avoir très tôt une idée de la menace."

Ainsi, "pour la simulation en cours – avec ce délai de sept ans et cet astéroïde dont le diamètre est de 400 mètres – nous pourrions lui envoyer un [engin] impacteur ou plusieurs impacts". Cela tombe plutôt bien, puisqu'une mission s'apprête à réaliser un essai grandeur nature, en 2020. Ce sera "la première tentative pour dévier la trajectoire d'un astéroïde grâce à l'impact d'un engin spatial", rappelle Patrick Michel, astronome à l'Observatoire de la Côte d'Azur, à Nice.

De quoi s'agit-il ? La mission AIDA (Asteroid Impact and Deflection Assessment Mission) va cibler Didymoon – 170 mètres de diamètre – qui tourne autour d'un astéroïde plus grand, Didymos. Quand ces astéroïdes binaires seront distants de 11 millions de kilomètres de la Terre, en 2022, le premier sera alors percuté à plus de 22 000 km/h, explique l'Agence spatiale européenne (ESA) (en anglais). Il s'agit d'un simple exercice, car l'astéroïde ne représente aucun danger pour la Terre.

Pour y parvenir, l'ESA et la Nasa se sont répartis les rôles. L'agence européenne va d'abord envoyer une sonde (Asteroid Impact Mission) sur Didymoon pour effectuer des relevés (en anglais) sur son orbite, sa rotation, sa taille, sa masse et surtout, sur la zone d'impact prévue, afin d'en déduire les caractéristiques de la future collision. Avec ces informations, l'agence américaine pourra envoyer son impacteur (DART) de 330 kg (en anglais) dans les meilleures conditions.

"Tracteur gravitationnel" et ogive nucléaire

Mais d'autres solutions existent, à commencer par le "tracteur gravitationnel". Une sonde vole en cercle à proximité de l'astéroïde visé, pendant une période assez longue pour que le champ gravitationnel créé entre l'appareil et l'astéroïde fasse dévier peu à peu la trajectoire de ce dernier. Plus la masse de la sonde est élevée, plus la technique est efficace.

Pour économiser le lancement onéreux d'une charge lourde, l'ingénieur Dan Mazanek a de nouveau présenté une amélioration, face à ses confrères réunis à Frascati. Avant d'entamer sa danse et d'attirer le corps céleste, la sonde, dans une version dite "augmentée" ("enhanced") du tracteur gravitationnel, viendra prélever une roche à sa surface afin de s'alourdir.

Les défenseurs de cette option évoquent une mission au quatrième trimestre 2016, avec un appareil de 110 kg propulsé par une fusée Falcon-9 – laquelle vient d'ailleurs de manquer à nouveau un décollage. Selon Dan Mazanek, la mission serait étalée sur six ans, dont deux consacrés au "tractoring".

Mais les techniques de l'impacteur et du tracteur nécessitent un dépistage précoce de la menace. "Imaginons qu'il ne reste que deux ans avant l'impact, alors la seule chose à faire serait d'utiliser un explosif nucléaire", estime ainsi William Ailor. Une technique que certains jugent aléatoire. Son recours "est réservé aux croiseurs trop gros pour être déviés autrement, même par une série d'impacteurs cinétiques", précise le rapport 2013 de la conférence (en anglais, PDF). Comme dans le film Armageddon, où l'astéroïde est grand comme le Texas ?

Bien davantage qu'un défi technique

Mais cette conférence n'a pas qu'un objectif technique. "C'est typiquement le genre de problème où les pays doivent travailler ensemble", estime William Ailor. "Le but de cet exercice, c'est justement de lister en détail les difficultés posées par cette menace."

Parmi les quatre groupes d'experts réunis en Italie, deux sont consacrés au champ politique et aux médias, bien loin de l'ingénierie spatiale ou de la physique appliquée. La journée de jeudi est tout entière consacrée à ces enjeux. La simulation va donc mettre en lumière d'éventuels dysfonctionnements dans la chaîne de décision. Sans compter les petits secrets que les pays souhaitent cacher à leurs voisins, ce qui retarde la coopération internationale.

La dernière fois, "nous n'avons pas réussi à nous mettre d'accord sur la bonne solution", explique Patrick Michel au Figaro. "Faute de temps, il ne restait, à la fin, que l'option nucléaire, qui a été refusée par l'ONU !" Après cet échec virtuel, les experts ont précisé leurs prescriptions dans le rapport de 2013, Nice étant fictivement dans la ligne de mire : "Les Nations unies recommanderont l'extinction et la sécurisation des centrales nucléaires, et répondront aux besoins de la France qui peut avoir besoin d'aide pour démanteler ses centrales et pour mener des évacuations." Croisons les doigts.