Enquête Commissions élevées, bonus illimité : révélations sur Orpea et sa centrale d’achats en Suisse

Alors que dans certains Ehpad du groupe Orpea, le budget repas dépasse à peine quatre euros par jour, sa centrale suisse exige de ses fournisseurs d’importantes commissions. La cellule investigation de Radio France a pu documenter ces pratiques grâce à des documents internes inédits.

Article rédigé par
Laetitia Cherel -Cellule investigation de Radio France - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
Révélations sur les méthodes de la centrale d’achats suisse du groupe Orpea. (LOIC VENANCE / AFP)

Le bâtiment se situe près du paisible village d’Étoy, en Suisse, à deux pas du lac Léman. C’est ici, dans un centre d’affaires design, que se trouve l’entreprise qui se chargeait de commander jusque fin 2020 les viandes, poissons, fruits, produits surgelés, biscottes et autres compotes qui composaient les repas des résidents de tous les établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) et cliniques du groupe Orpea en France. Soit près de 400 établissements. Ici se trouve Kauforg : la centrale d’achats suisse du géant mondial des Ehpad, une filiale de Senevita, elle-même filiale du groupe Orpea.

Jusqu’en 2020, une douzaine de salariés y négociaient des prix avantageux auprès de fournisseurs de produits alimentaires pour la France et l’Europe. Le système était le suivant : les chefs de cuisine des Ehpad passaient leurs commandes sur une plateforme informatique reliée aux fournisseurs. Lesquels fournisseurs envoyaient leur facture à la centrale d’achats suisse Kauforg, qui refacturait à son tour à chaque établissement. Une façon pour Orpea de faciliter au maximum les achats, de centraliser les factures et d’économiser sur les gros volumes de commandes.

Ce fonctionnement, classique en apparence, semble cependant avoir été poussé très loin, y compris dans le domaine alimentaire. En mars 2022, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de celle des Finances (IGF), fruit d’une enquête de six semaines, a pointé une priorité accordée à la performance financière plutôt qu’à des critères de qualité, dénonçant notamment une nourriture “insuffisante”. “On la rationne pour ne pas dépasser le fameux CRJ, le coût du repas journalier, fixé à environ quatre euros par résident [pour trois repas et un goûter par jour]. C’est moins que le CRJ d’autres acteurs du secteur”, affirme un ancien directeur qui a quitté l’entreprise.

Un bonus illimité

L’optimisation semble donc être le mantra des cadres de la centrale d’achats suisse, Kauforg. Mais eux paraissent avoir été épargnés par cette culture des économies. À la tête de cette centrale, on trouvait jusqu’à récemment trois Français. Il y avait le directeur des achats d’Orpea, arrivé il y a près de 17 ans, le directeur des services informatiques, un pur “produit maison” arrivé il y a 25 ans et le directeur-adjoint des achats, un ancien de chez Sodexo.

Particularité de leur statut : ces trois hommes étaient tous salariés du siège d’Orpea à Puteaux, avec en plus, un contrat à tiers-temps dans la société Kauforg, en Suisse. Ce contrat que la cellule investigation de Radio France s’est procuré, prévoyait une rémunération conséquente pour deux de ces directeurs. Ils percevaient un salaire annuel de 150 000 CHF brut (soit 143 000 euros) par an, auquel s’ajoutait un bonus annuel de la même somme dont l’employeur pouvait “librement décider de dépasser le plafond en cas de performance exceptionnelle de l’employé”. L’un de ces salaires annuels a donc pu atteindre 400 000 euros pour un tiers temps. Celui du directeur-adjoint était en revanche plus modeste : 76 170 CHF brut (72 748 euros) et ne comprenait pas de bonus, là encore pour un tiers-temps seulement.

Extraits du contrat de travail d’un dirigeant de Kauforg (document confidentiel) (CELLULE INVESTIGATION DE RADIOFRANCE)

“Si on cumule les salaires annuels de ces trois cadres, on arrive à 211 000 journées repas. Pour un Ehpad de 80 pensionnaires, cela correspond à près de sept ans de budget de nourriture”, s'indigne un ancien directeur d’Orpea. La direction générale du groupe était-elle informée de l’existence de telles rémunérations ? Interrogé, le groupe n’a pas souhaité répondre à cette question. Mais les contrats suisses des directeurs de Kauforg ont bien été signés par l’ancien directeur des financements et de la comptabilité du groupe Orpea. Interrogé, un des anciens dirigeants de Kauforg nous a fait savoir qu’il ne communiquait pas sur des informations confidentielles. Quant aux deux autres, ils n’ont pas donné suite à nos sollicitations.

Extraits du certificat de salaire annuel d’un dirigeant de Kauforg (document confidentiel). (CELLULE INVESTIGATION DE RADIOFRANCE)

Outre le niveau de certaines rémunérations, se pose aussi la question de la réalité de leur travail sur le terrain. Plusieurs salariés interrogés par la cellule investigation de Radio France affirment ne les avoir vus que “très rarement entre 2017 et début 2020”. Le directeur des services informatiques d’Orpea serait venu “deux fois en 2019, pour assister aux comités de direction”. Le directeur des achats d’Orpea aurait fait acte de plus de présence, semble-t-il, toujours selon les salariés : “une dizaine de fois en 2019”. Seul le troisième serait venu plus régulièrement.

Des “prestations” qui posent question

D’autres pratiques interrogent. Dans un contrat que la cellule investigation de Radio France s’est également procuré, la centrale Kaufor exige auprès d’un des leaders des grossistes alimentaires, la société française Pomona (qui vend des poissons, des viandes, des fruits et des surgelés), une ristourne “inconditionnelle, forfaitaire, définitive et annuelle de 250 000 euros sur trois ans”, soit la durée du contrat (2017-2019). La centrale suisse demande également à son fournisseur de financer une enquête de satisfaction auprès de ses affiliés (d’une valeur de 300 000 euros). D’autres prestations, appelées “obligations spécifiques”, “analyse de la performance des produits”, ou encore “plan de développement des produits” sont facturées à Pomona aux taux cumulés de près de 20% de son chiffre d’affaires hors taxes.

Extraits du contrat de référencement entre Pomona et Kauforg (document confidentiel). (CELLULE INVESTIGATION DE RADIOFRANCE)

Si l’on ajoute toutes ces commissions et ces marges, le gain pour Kauforg s’élève à quatre millions d’euros sur trois ans, selon le calcul de la cellule investigation de Radio France. “Rien que de très courant”, commente un spécialiste de la grande distribution. “Tous les distributeurs ont des centrales d’achats qui vendent à leurs clients des services, des places en tête de gondole, voire la gestion entière d’un rayon pour pouvoir y placer leurs produits.” Sauf qu’ici, il ne s’agit pas de grande distribution mais bien de maisons de retraites. Et les résidents ne sont pas des clients. Il reste donc à savoir si ces prestations ont vraiment existé et si les fournisseurs de Kauforg en Suisse ont augmenté leurs tarifs auprès des Ehpad d’Orpea pour compenser le coût de ces commissions.

Cette dernière hypothèse semble envisagée par un audit interne commandé par le groupe Orpea à deux cabinets indépendants, Grant Thornton et Alvarez & Marsal, que la cellule investigation de Radio France s’est procuré. Leur rapport a “identifié l’existence de ristournes collectées par la centrale d’achats alimentaires auprès de certains fournisseurs qui ne sont pas imputées aux établissements”. Selon nos informations, Orpea aurait été redressé par le fisc en 2021 pour la période allant de 2018 à 2019 pour causes de taux de redistribution trop faible de toutes ces marges et commissions élevées, imputées à sa centrale d’achats Kauforg.

D’autres fournisseurs sollicités

La centrale suisse d’Orpea ne limite pas ses prestations aux seuls fournisseurs de produits alimentaires. Elle facture également des services au fournisseur de produits paramédicaux le plus important d’Orpea en France, à savoir Bastide Le Confort Médical (BLCM). Cette société, qui vend des dispositifs médicaux financés par la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM), aurait, selon l’audit interne cité ci-dessus, partiellement financé une partie du coût de cinq séminaires internes d’Orpea France à hauteur de 1,3 million d’euros.

Et elle aussi aurait versé à Kauforg d’importantes sommes en contrepartie de “prestations de services” de toutes sortes. En 2018, un contrat de partenariat stratégique international que la cellule investigation de Radio France a pu consulter, montre que BLCM a déboursé pas moins de 500 000 euros (HT) pour bénéficier de “partage de statistiques réglementaires et commerciales”, d’un “accompagnement dans la mise en relation (de ses) équipes sur les marchés dans lesquels le groupe Orpea bénéficie d’une grande expérience dont elle souhaite faire bénéficier” son fournisseur. Une somme de 500 000 euros a également été versée par Bastide en 2019.

Extraits du contrat de partenariat entre Bastide et Kauforg (document confidentiel). (CELLULE INVESTIGATION DE RADIOFRANCE)

Des faits “potentiellement délictueux”

D’autres fournisseurs ont aussi payé Kauforg en contrepartie de ce type de services. C’est le cas de la société Hartmann, qui vend des protections contre l’incontinence. Elle a réglé 166 674 euros en contrepartie de prestations “de référencement” en 2019. Or le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l'Inspection générale des finances -qui, précisons-le, n’a pas porté sur la Suisse - a émis de sérieuses réserves sur ce type de services en France, considérant que certains d’entre eux posent question.

Extraits du rapport de l’Igas et de l’IGF sur la gestion du groupe Orpea. (CELLULE INVESTIGATION DE RADIOFRANCE)

Interrogé sur tous ces points, Philippe Charrier, le PDG du groupe Orpea nous a répondu : “Il est de notre devoir de faire toute la lumière sur les accusations portées contre le groupe. C’est ce que nous faisons depuis quatre mois à travers des enquêtes et audits extrêmement poussés. Dans ce cadre, plusieurs canaux d’information nous ont permis de déceler des faits potentiellement délictueux, qui mettent en cause des comportements individuels. Cela nous nous a conduit déposer dès avril une première plainte contre X auprès du procureur de la République et à prendre des premières mesures disciplinaires, plusieurs personnes ayant déjà quitté l’entreprise. Nous poursuivons nos investigations et nous prendrons toutes les mesures et sanctions qui s’avèreront nécessaires.”

La sanction est tombée pour l’ancien directeur financier du groupe. Mercredi 18 mai, il a été licencié. C’est lui qui avait créé la filiale d’Orpea en Suisse.

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