Le maréchal Pétain était-il atteint de la maladie d'Alzheimer ?

Dans un article paru dans "La Revue de gériatrie", un médecin relève tous les signes qui laissent penser que le militaire français "souffrait d'une affection neurodégénérative". Une hypothèse qui reste toutefois impossible à vérifier en l'absence de données anatomiques.

Le maréchal Pétain, en juillet 1945 lors de son procès à Paris.
Le maréchal Pétain, en juillet 1945 lors de son procès à Paris. (AFP)

C'est une hypothèse qui pourrait éclairer d'un jour nouveau l'une des périodes les plus sombres de l'histoire de France. Agé de 84 ans en 1940, le maréchal Pétain souffrait-il de la maladie d'Alzheimer, alors qu'il était à la tête du régime de Vichy ? Dans le dernier numéro de La Revue de gériatrie, Jean-Marie Sérot, professeur émérite de gériatrie à Amiens (Somme), examine les signes et témoignages qui accréditent la théorie selon laquelle "Philippe Pétain souffrait d'une affection neurodégénérative dont les premiers signes sont apparus dès 1930".

Passionné d'histoire, il s'est plongé dans la lecture du livre Pétain (éd. Perrin), une biographie publiée en 2014 par l'historienne Bénédicte Vergez-Chaignon. "Au fur et à mesure que je lisais, je me suis dit, il y a un problème, ce monsieur est malade", raconte à franceinfo le gériatre. Il contacte l'historienne pour lui faire part de son hypothèse. "Nous avons travaillé ensemble, avec nos compétences différentes. En fait, c'est une question qui traîne autour de Philippe Pétain depuis Vichy", témoigne auprès de franceinfo Bénédicte Vergez-Chaignon. En octobre 2018, le fruit de leur travail est publié dans l'édition Poche de l'ouvrage, sous la forme d'un post-scriptum où l'hypothèse est jugée "probable", avant de faire l'objet d'un article dans La Revue de gériatrie.

Aucune certitude possible

En l'absence d'examens anatomiques, il est impossible de vérifier avec certitude cette hypothèse. Aucune autopsie n'a été réalisée lors du décès du maréchal Pétain en 1951 et tout diagnostic a posteriori est donc incomplet. "Notre problème, c'est l'absence d'examens cliniques avant 1945. Son médecin, Bernard Ménétrel [dont l'historienne a également écrit la biographie] n'a laissé aucun dossier. Il avait des relations amicales avec Pétain. Donc, ce n'est certainement pas lui qui allait balancer l'affaire", contextualise Bénedicte Vergez-Chaignon. Mais Jean-Marie Sérot, grâce à "une lecture médicale des nombreux livres qui sont consacrés" à Philippe Pétain, "relève de multiples faits suspects".

Le maréchal Pétain, le 15 avril 1940 à Saint-Etienne (Loire).
Le maréchal Pétain, le 15 avril 1940 à Saint-Etienne (Loire). (INP)

Il y a d'abord l'état du maréchal à la fin de la guerre. "Lors de son internement à Montrouge, il demande ingénument s'il est toujours chef de l'Etat", relève le gériatre. Philippe Pétain ne comprend pas pourquoi Léon Blum, Paul Reynaud et Edouard Daladier lui en veulent – ils témoigneront à son procès –, alors qu'il est à l'origine de leur internement. Il ne reconnaît pas l'officier chargé de le surveiller en novembre 1945 : un homme qu'il voit dix fois par jour.

A partir de 1949, des problèmes de comportement que l'on retrouve chez les malades d'Alzheimer sont signalés : "Il joue avec ses selles", "tient des propos obscènes", "veut embrasser les religieuses"... Sénile, il meurt en captivité à l'île d'Yeu le 23 juillet 1951. "Actuellement, on fait le diagnostic de la maladie d'Alzheimer huit ans et demi avant le décès du patient", observe Jean-Marie Sérot.

"Il perd complètement le fil de ses propos"

Des troubles de la mémoire sont aussi signalés dès 1930. "Ses collaborateurs constatent que sa mémoire faiblit et qu'il n'assimile plus", relève Jean-Marie Sérot. Mais c'est surtout à partir de 1940 que les témoignages sont "nombreux et consternants, même si certains ont rapporté des moments de grande acuité d'esprit".

Son officier d'ordonnance note par exemple, dans une conversation privée, "qu'il est très, très vieux, que sa pensée n'embraye plus sur l'action". En plein Conseil des ministres, le 20 mai 1940, Philippe Pétain regrette l'absence de pigeons voyageurs pour compenser la mauvaise transmission radio. En juillet 1942, lors d'une visite à Lyon, il lâche au maire : "Où sommes-nous ? Qui suis-je ? Qu'est-ce que je fais ici ?" Bénédicte Vergez-Chaignon raconte également cette tournée de la zone occupée en 1944 : il prononce des discours improvisés "où on voit bien qu'il perd complètement le fil de ses propos".

"Des longues heures d'absence"

Ces troubles n'échappent pas aux hommes politiques de l'époque. "Le maréchal est bien trois-quatre heures par jour surtout le matin quand il est très reposé (...). Mais quand il est fatigué, surtout le soir, on peut lui faire signer ce que l'on veut sans qu'il s'en rende compte", raconte un ministre de 1940, cité dans l'article.

En 1941, Marcel Déat décrit dans son journal personnel "de longues heures d'absence... Certains jours la situation devient tragique". Des petites phrases qui viennent d'un peu partout. "Les remarques sur son état santé viennent à la fois de personnes qui lui sont hostiles, de personnes à l’avis moins tranché et aussi de personnes favorables", relève Béatrice Vergez-Chaignon.

Pas question de "réhabiliter" Pétain

S'il n'en a pas la certitude, Jean-Marie Sérot voit dans ces témoignages des "arguments très forts" en faveur de la maladie d'Alzheimer. "Il n'y a aucun signe neurologique [Parkinson] ou cardiovasculaire. Il a gardé un pas normal jusqu'à la fin de la guerre", explique l'auteur, en soulignant aussi l'évolution lente des symptômes, caractéristiques de la maladie d'Alzheimer.

L'hypothèse la plus plausible est celle d'une maladie d'Alzheimer évoluée, mais nous n'en aurons jamais la certitude du fait de l'absence d'éléments complémentaires.Jean-Marie Sérotdans "La Revue de gériatrie"

Pour Bénédicte Vergez-Chaignon, "il ne s'agit pas d'exonérer, de réhabiliter le maréchal Pétain" ou de "revisiter l'histoire", mais simplement de se "poser des questions et d'y répondre". Elle espère que d'autres médecins se saisiront de cette hypothèse pour faire progresser la connaissance de cette période.