"Nous risquons de devoir faire des choix" : les hôpitaux encore plus sous tension face à l'afflux de malades du coronavirus

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L'entrée des urgences de l'hôpital Saint-Louis, lundi 16 mars 2020 à Paris. (JULIE CHARPENTRAT / AFP)

L'épidémie de Covid-19 met à rude épreuve le système hospitalier. Les établissements doivent s'organiser et trouver des lits pour les malades, alors qu'ils souffrent déjà du manque de moyens.

"Je suis passée prendre un monsieur, qui devait avoir autour de la cinquantaine. Au moment de partir du domicile, j'ai dû dire à sa femme de ne pas l'embrasser. Et si c'était ça, le dernier moment qu'elle aura vécu avec son mari ?" Au fil des jours, l'épidémie de Covid-19 pèse de plus en plus sur le moral de Christelle*, infirmière à l'hôpital Emile-Muller à Mulhouse. Elle lutte sur tous les fronts et se démène, encore incrédule après le défilé des promeneurs dominicaux dans les parcs de Paris et de Navarre. Bien entendu, elle n'est pas allée voter. Quelle idée... "Le monsieur va très mal. Il ne reçoit pas de visites, car elles sont prohibées dans son unité. Il ne peut pas téléphoner car il n'est pas en état de s'exprimer."

L'établissement du Haut-Rhin dispose désormais de deux entrées séparées : une première pour les patients suspectés d'être atteint du Covid-19 ; une seconde pour les autres. C'est la première porte qui concentre l'essentiel de l'activité des soignants et médecins. Lors de la seule journée de dimanche, neuf patients en détresse respiratoire ont été intubés : "Si vous ne le faites pas, ils meurent." Ils souffrent de pneumonies bilatérales avec œdème interstitiel – un mal qui étreint la poitrine et fait souffrir le martyre. Des interventions chirurgicales ont déjà été déprogrammées et les urgences traumatologiques sont désormais prises en charge par le service de chirurgie d'orthopédie-traumatologie.

"On s'attend à ce que le nombre de cas explose"

Les masques, qui devraient être changés toutes les quatre heures, sont délivrés au compte-gouttes. Sur les 64 000 qui ont été commandés, 24 000 ont été utilisés durant le week-end, précise Marc Noizet, patron des urgences du GHR Mulhouse Sud Alsace, dans les Dernières nouvelles d'Alsaces. Les solutions hydroalcooliques sont encore disponibles, mais pour combien de temps ? Respirateurs et lits commencent aussi à manquer. Lundi 16 mars au matin, un patient a dû être transféré à Nancy. "Pour le moment, on a réussi à avoir de la place pour tout le monde", résume l'infirmière. L'établissement a transformé 135 lits pour les patients "Covid", selon le chef du service, et 46 patients sont en réanimation.

Il faut quand même lâcher sa famille, ses enfants, en se demandant si on va être infectés. D'ailleurs, un médecin l'a eu. Mais l'Etat n'était pas là quand on demandait davantage de moyens l'an passé.

Christelle, infirmière à Mulhouse

à franceinfo

La situation pourrait être rapidement tendue à Grenoble (Isère). Lundi matin, des représentants ont d'ailleurs évoqué la crise lors d'une réunion. Alors qu'il était initialement prévu de dédier la moitié des 104 lits de réanimation à l'épidémie de coronavirus, le choix a été fait de tous les réserver aux victimes du Covid-19. Seul problème : il manque encore une vingtaine de respirateurs pour les équiper. "On s'attend à ce que le nombre de cas explose", explique un praticien hospitalier grenoblois. Pour soulager le CHU, quatre cliniques ont arrêté leurs activités, dont deux sont capables de faire de la réanimation. Le centre public hospitalier de Voiron, lui, a fermé 23 lits de chirurgie. Confrontés à ces nécessaires réorganisations, les cadres hospitaliers ont parfois le sentiment d'être livrés à eux-mêmes – l'un des participants à la réunion a d'ailleurs regretté l'absence de la préfecture ou de l'Agence régionale de santé (ARS).

"Nous souffrons d'un manque d'effectifs chronique"

En attendant, l'inquiétude grandit sur la question des masques. Les industriels pourront-ils en fabriquer rapidement et en quantité suffisante ? A l'heure actuelle, aucune réponse. La question est suffisamment sérieuse pour qu'un médecin ait rédigé un courrier plutôt salé à la députée de l'Isère Elodie Jacquier-Laforge. "Il est inconcevable que les infirmières et aides-soignantes soient envoyées au contact des patients sans masque adaptés", écrit ce professionnel, dans ce document consulté par franceinfo.

Si des masques sont disponibles, il faut les faire livrer avec une logistique militaire. S'il n'y en pas suffisamment pour faire face, faites en fabriquer d'urgence, sans pour autant déroger au contrôle qualité.

Un médecin grenoblois

dans un courrier à Elodie Jacquier-Laforge

Mais d'autres nuages arrivent à leur tour. "La question se pose également sur les médicaments. Curares, bronchodilatateurs par intraveineuse... J'ai contacté un pharmacien qui n'en a plus", poursuit le praticien hospitalier interrogé par franceinfo.

"Nous souffrons d'un manque d'effectifs chronique et la crise du coronavirus a accentué les choses", ajoute Isabelle*, une infirmière de l'hôpital de Grenoble (Isère). Face aux approvisionnements limités, et après les premières annonces d'Emmanuel Macron, "les masques ont été limités en priorité aux urgences, à la réanimation, à l'infectiologie et aux blocs opératoires", parfois aux dépens d'autres services. Un mode d'emploi permettant de les fabriquer soi-même a ainsi circulé sur l'intranet de l'établissement. "J'ai demandé à ma belle-sœur de m'en faire un, puis on nous a dit que ce n'était pas destiné aux professionnels de soin", témoigne Isabelle. Un médecin de Grenoble précise à franceinfo qu'il ne s'agissait pas de "pallier un déficit en masques".

"Comment ne pas craindre une saturation ?"

Par un jeu de chaises musicales, le service d'Isabelle pourrait bientôt accueillir des patients qui ont dû eux-mêmes laisser place à des malades du Covid-19. Autant dire qu'elle n'a pas supporté de voir des images de Français en goguette, dimanche dernier. "Les gens doivent respecter le confinement pour deux raisons : enrayer la propagation du coronavirus et ne pas engorger les urgences avec les accidents de la vie". Cette professionnelle rappelle qu'il y a quatre AVC chaque minute en France et qu'il faut "continuer cette prise en charge. C'est une question de santé publique".

Nous sommes tellement en manque de matériel et de personnel que nous risquons de devoir faire des choix. Prendre en charge une fracture ou un Covid ? Ce serait très difficile à vivre pour les professionnels hospitaliers et les patients.

une infirmière de soins de Grenoble

à franceinfo

"Cette fois, c'est parti, ce ne sont plus des cas sporadiques. Comment ne pas craindre une saturation des services ?" résume sans ambages Eric Loupiac, chef du service des urgences de Lons-le-Saunier, dans le Jura. "A mon sens, les 13 lits dédiés vont être vite insuffisants, d'autant que ça commence déjà à déborder à Besançon ou Dijon". Il est déjà question de transformer la salle de réveil en salle de réanimation secondaire, et il faut veiller au matériel. Des masques étaient disponibles en libre-service pour le personnel et facilement accessibles, mais quatre cents d'entre eux ont disparu. "Ils ont été remplacés par d'autres modèles, moins confortables, qui font l'effet du papier de verre sur la peau à la fin de la journée."

Tous les lits qui ont été fermés par le passé, ce sont des réserves nécessaires qui vont nous faire défaut. A l'hôpital, on paie le moindre grain de sable. Et là, le grain de sable est un peu gros.

Eric Loupiac, urgentiste

à franceinfo

Plus largement, tout le système de santé subit les conséquences de l'épidémie. Bruno Caron dirige le centre médico-psychologique à Grenoble, où la moitié des effectifs manque désormais à l'appel, sans compter la possible réquisition d'internes. Pour éviter la diffusion du virus, les activités collectives ont dû être arrêtées et certaines consultations sont réalisées par téléphone. Un dilemme, car certains patients isolés risquent "d'aller très mal et de se rendre ensuite aux urgences, ce qui est tout à fait contre-productif". Dans cette situation inédite, tout se "joue donc au cas par cas".

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