Coronavirus : "Il y a des librairies qui vont fermer leurs portes", s'inquiète l'ancienne ministre de la Culture Françoise Nyssen

Auteurs, éditeurs et libraires s'inquiètent pour la filière française du livre, confrontée à deux mois de confinement. Françoise Nyssen, ancienne ministre de la Culture, était l'invitée de franceinfo, samedi 23 mai. 

Françoise Nyssen, ancienne ministre de la Culture, à Arles, le 3 juin 2019. 
Françoise Nyssen, ancienne ministre de la Culture, à Arles, le 3 juin 2019.  (HIELY CYRIL / MAXPPP)

Un collectif de 625 auteurs, éditeurs, et libraires a signé une tribune parue ce samedi dans le quotidien Le Monde, intitulée "Monsieur le président de la République, n’oubliez pas le livre !" (réservé aux abonnés). Parmi les signatures, on retrouve celle de Françoise Nyssen, ancienne ministre de la Culture d'Emmanuel Macron. À la tête des éditions Actes Sud, elle s'inquiète pour l'avenir des métiers du livre. "Il y a des librairies qui vont fermer leurs portes", redoute-t-elle au micro de franceinfo, samedi 23 mai.

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franceinfo. La situation est-elle si grave que ça pour l'édition et la création littéraire ?

Françoise Nyssen. D'une manière générale, pour l'écosystème du livre, elle est catastrophique. Et j'insiste sur la notion d'écosystème. Je voudrais souligner que cette tribune est signée par l'ensemble des acteurs de cette filière. Les auteurs, les libraires et les éditeurs, c'est historique. Ce monde-là ne fonctionne qu'ensemble, il n'y a pas une économie de l'un contre celle de l'autre. Il y a d'abord un auteur, ensuite un éditeur qui prend le risque et qui l'édite, le libraire qui le vend, et tout cela fonctionne en écosystème. C'est ce qui est dit aujourd'hui.

Les livres ne sont que retardés, c'est si grave que ça pour les auteurs ?

Non seulement c'est grave maintenant car ils ne les vendent pas, mais il y a des livres qui risquent d'être enterrés malgré la bonne volonté des libraires et le travail des éditeurs qui font ce qu'ils peuvent pour rééchelonner les livres dans le temps. Il y a deux mois de perte totale de chiffre d'affaires, ça veut dire clairement que leurs droits d'auteurs l'année prochaine seront affectés. C'est catastrophique. Et puis, tous les festivals, toutes les rencontres n'ont pas eu lieu. Ce sont autant d'occasions pour les auteurs de faire valoir leurs livres, trouver des lecteurs, être rémunérés pour des prestations.

Les libraires, pendant deux mois n'ont pas eu de revenus. Ce métier-là est un véritable métier de sacerdoce. Ce sont des économies fragiles, sans marges.François Nyssenà franceinfo

Aujourd'hui, s'ils perdent deux mois de chiffre d'affaires, c'est une catastrophe, ils n'ont pas de marge pour se reprendre. Ils ne pourront jamais payer leurs charges, même si elles ont été reportées. Ils ont dû payer leurs loyers, ou ils seront reportés. Ils ne pourront pas s'en sortir. On ne sait pas à quel point toute cette économie est d'une fragilité absolument incroyable. Alors que c'est notre plus grande richesse, objectivement. Le texte, bien sûr, mais la librairie c'est le lieu d'échange, de la rencontre, c'est le lieu où l'on trouve des conseils. Ce sont de véritables lieux d'animation sur les territoires, dans les centre-villes, dans les quartiers, dans les territoires ruraux. C'est vital la librairie. Il y a près de 3 000 librairies en France ; il y en a qui vont fermer leurs portes.

Êtes-vous bien dans votre rôle de signer une tribune mettant en porte-à-faux le président dont vous avez été la ministre ?

Ce n'est pas du tout une tribune pour le mettre en porte-à-faux. Le président aime le livre, c'est un appel. C'est pour dire "attention, prenez en compte". C'est pour attirer l'attention. Longtemps, le livre a été le premier passe-temps culturel des Français. Maintenant, les jeux-vidéo sont passés devant. Plus que jamais, il est important de reprendre le livre et de le mettre au centre de toute l'activité culturelle. Ce qui l'est, par ailleurs. Souvent, au départ d'un film ou d'une pièce de théâtre, il y a un livre. C'est le fondement de la culture et souvent, on ne le considère pas, parce qu'on estime que c'est fait par des entreprises privées et qu'elles peuvent se débrouiller. Ce que les gens ne savent pas non plus, c'est que c'est un secteur extrêmement peu subventionné. Par exemple, pour une maison d'édition comme Actes Sud, le montant des subventions représente moins de 1% du bilan. Il n'y a pas du tout d'accompagnement. La fragilité du secteur aujourd'hui le met en défaut.